PABLO MOSES – 3 FEVRIER 2011 – PASSAGERS DU ZINC – AVIGNON
Comment s’est passée cette tournée en France ?
Très bien, comme d’habitude. J’adore me produire en France. J’y viens depuis 1983 et j’aime rencontrer mes fans français ; ils ont toujours aimé mon travail et ça me touche beaucoup.
Vous souvenez-vous de votre premier concert en France ?
Oui. C’était à l’Elysée Montmartre à Paris...
Pour cette tournée, vous êtes accompagné par le Revolutionary Dream Band. Revolutionary Dream est aussi le nom de votre premier album. Pouvez-vous nous parler du contexte d’écriture de cet album ?
Je crois que les paroles des chansons qui figurent sur cet album parlent d’elles-mêmes. Il s’agit d’une époque où les gens commençaient à prendre conscience de certaines choses et à prendre soin d’eux aussi. Car ils avaient compris que le système avait abusé d’eux ; c’est pour cela qu’on parle de « révolution ». A l’époque je rêvais que l’Afrique et le monde entier se soulèvent contre Babylon ! Je rêvais qu’on était des milliers de soldats en haut d’une montagne prêts à attaquer l’oppresseur. Vous savez, je n’aime pas l’idée de tuer des gens, mais lorsqu’on parle de révolution, parfois on est obligé de tuer ses propres frères pour ne pas rester opprimé. Mais dans cet album, j’aborde d’autres sujets très importants comme le nom de notre peuple, le peuple noir. Car le peuple noir vient d’Afrique et il a été déporté aux Etats-Unis et dans les Caraïbes. On a donné des noms français, espagnols, anglais à tous ces déportés alors qu’ils sont Africains. On nous a imposé ces noms sans nous laisser le choix. C’est de ça que parle la chanson « Give I fe I name » par exemple.
Il y a aussi le morceau « We should be in Angola »...
Oui. Ce titre parle de la guerre en Angola qui avait lieu à cette époque dans les années 70. A la même époque, il y avait beaucoup de rude-boys en Jamaïque qui semaient la violence en pillant les riches pour essayer de redistribuer de l’argent aux plus pauvres. Je ne trouve pas ça mal en soi mais je me disais : « Hey, si vous voulez vous battre et tuer des gens, vous feriez mieux d’aller en Angola vous battre pour les Africains, votre peuple ! » Donc cet album tout entier parle d’une forme de révolution, mais pas forcément une révolution physique. Plutôt une révolution culturelle, verbale, religieuse. Car affirmer sa religion, sa langue et sa culture fait de toi ce que tu es. C’est ce que Marcus Garvey disait. Pendant le système colonial, nous n’étions plus nous-mêmes, nous les Africains, car on nous a imposé une culture, une langue et une religion qui n’étaient pas les nôtres.
Et vous faîtes toujours des rêves révolutionnaires aujourd’hui ?
(Il rit). Aujourd’hui ce n’est plus un rêve, c’est une réalité. Regardez ce qui se passe en Afrique, en Tunisie et en Egypte...
Justement, vous parlez encore de l’Afrique dans votre nouvel album...
Oui, il y a le titre « Mama Yeah » où je parle de l’exploitation que connaît l’Afrique depuis des siècles. Et ce n’est pas seulement le continent, mais les peuples qui vivent sur ce continent qui connaissent la souffrance. Des étrangers exploitent les ressources de l’Afrique et ne donnent rien en échange aux habitants. Ca se passe aussi en Jamaïque, en Amérique du Sud où toutes les ressources sont expédiées en Europe et en Amérique. Les personnes qui devraient en tirer bénéfice se font avoir par ce système colonial qui existe toujours. Moi je le dis haut et fort et peu importe si cela gêne certaines personnes. C’est ce que je dis dans « Born to be bad ». Je suis là pour rétablir la vérité, c’est mon job et je sais que cela rend fou certaines personnes, mais je ne m’en préoccupe pas. On ne peut pas plaire à tout le monde. Rastafari !
Puisqu’on parle de votre dernier album... Vous l’avez appelé « The Rebirth », la renaissance. S’agit-il vraiment d’une renaissance ? Car vous n’étiez pas mort, on vous voyait toujours sur scène et vous aviez d’autres projets...
Certes, mais il y existe plusieurs façons de renaître... Pour moi, on n’a pas besoin de mourir pour renaître (rires). Mais il faut quand-même signaler que je n’avais pas sorti d’album solo depuis plus de 12 ans. Donc, en ce sens, il s’agit d’une renaissance. Et je dois vous confier que j’ai eu un accident il y a quelques années qui m’a plongé 4 jours dans le coma. Certains disaient déjà que j’étais mort, mais Jah m’a ramené à la vie. C’est aussi pour cela que j’ai choisi ce titre. Pour moi, ça a beaucoup de sens.
Après l’album « Revolutionary Dream », vous sortez diplômé de la Jamaican School of Music et vous enregistrez l’album « A Song ». Que vous a apporté ce diplôme ?
En fait, je n’ai pas réellement été diplômé de la Jamaican School of Music... J’ai effectivement fréquenté cette école, mais je n’ai pas été jusqu’au bout des enseignements prévus pour obtenir le diplôme. Mais c’est clair que j’ai appris beaucoup de choses dans cette école. Des choses nécessaires lorsqu’on veut être professionnel et appréhender la musique d’une manière plus mélodieuse. J’ai vraiment appris les bases de la musique, et cela aide beaucoup à progresser. Et surtout, je dois dire que j’y ai passé d’excellents moments car j’étais dans la section « afro-américaine ». Donc j’ai découvert le Jazz, le Blues, la Funk...
Et vous avez écrit les chansons de « A Song » après cette école ?
Non, je les écrivais pendant. Cela me permettait d’appliquer directement mes enseignements et j’étais plus apaisé quand j’étais en cours. Cela se ressent dans les paroles de cet album qui est moins agressif et plus spirituel et religieux que « Revolutionary Dream ».
Pouvez-vous nous parler de « Dubbing is a must » qui est l’un de vos plus grands tubes ?
J’ai écrit cette chanson pour refléter l’atmosphère des dancehalls de l’époque. Car, dans les sound-systems, quand on jouait un Dub, les femmes aimaient danser proches des hommes, même si elles ne les connaissaient pas. Le Dub a un réel pouvoir pour rapprocher les gens, il fait passer beaucoup d’émotions et a un côté sexuel qui n’est pas désagréable...
Pourquoi avoir choisi de changer votre nom en « Pablo Moses » ?
Je n’ai pas changé mon nom. C’est un nom qu’on me donne depuis que je suis à l’école. Mon prénom est Pablito, je le tiens de mon grand-père qui s’appelait comme ça lui aussi. Il voyageait beaucoup entre la Jamaïque et Cuba. En Espagnol, « Pablito » signifie « petit gars ». Or, j’ai toujours été grand et assez costaud, alors mes amis préféraient m’appeler Pablo. Et on m’appelait Moses aussi car je parlais beaucoup et je préférais toujours la discussion à la violence. Dès qu’il y avait une dispute à l’école, j’essayais d’arranger les choses en discutant avec les gars. Et de toute façon, comme on en parlait tout à l’heure, comme la plupart des Africains, je ne connais pas mon véritable nom ; alors pourquoi ne pas prendre celui que mes amis me donnent ?
Vous avez collaboré avec le groupe Groundation. Pensez-vous qu’il est important de mélanger les générations dans la musique ?
Bien sûr. Vous savez, j’ai été jeune avant d’être vieux (rires)... et en fait, je suis toujours jeune ; tout se joue dans la tête et l’esprit. J’ai travaillé avec Groundation car ils me l’ont demandé et car ils me respectent beaucoup. Et particulièrement Harrison Stafford qui est venu chez moi en Jamaïque me dire qu’il avait grandi avec mes albums. Alors, quand il m’a demandé de participer à un de leurs albums, je ne pouvais pas refuser. Cet homme est pur et ses paroles ainsi que la musique de Groundation ont beaucoup de sens pour les rootsmen comme moi. Nous ne faisons pas tout à fait la même musique, mais ils font du très bon travail. Nuff Respect to Groundation !
Travaillez-vous aussi avec la jeune génération jamaïcaine ?
Non, l’occasion ne s’est pas encore présentée. D’ailleurs, je n’ai jamais travaillé avec d’autres chanteurs jamaïcains, vieux ou jeunes. En fait, ma seule véritable collaboration artistique reste celle avec Groundation. En tout cas, je ne suis fermé à rien du tout, c’est juste que je n’ai aucune proposition.
Et que pensez-vous de la jeune génération jamaïcaine ?
Vous savez, je ne fais pas trop de différence entre la musique jamaïcaine et les musiques d’autres pays. Pour moi la musique c’est de la musique, c’est tout. J’écoute tout ce qui me plaît : la musique indienne, africaine, sud-américaine. C’est vrai que je n‘aime pas trop le dancehall actuel en Jamaïque car il glorifie la violence et ne respecte pas les femmes. Tout ça pour vendre. Je ne soutiens pas ce genre d’initiatives.






