Babylon On a Thin Wire
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Babylon On a Thin Wire

Des flingues, de l’herbe, des gangsters, la CIA, des intrigues politiques, des morts, des rastas mystiques, le tout sous les tropiques et sur fond, bien sûr, de musique reggae. Il s'agit du livre classique "Babylon On A Thin Wire", jusqu'ici disponible uniquement en anglais. Le voilà désormais en français, traduit par Vincent Tarrière et en vente en édition bilingue illustrée par les photos d'Adrian Boot chez Patate Records. Le texte seul de Michael Thomas est également disponible aux éditions Allia. Un ouvrage indispensable qui vous plonge dans la période la plus sombre de l'histoire de la Jamaïque indépendante, mais aussi la période la plus productive du reggae : les années 70.

Nous vous proposons un entretien avec les deux auteurs de ce livre, l'écrivain Michael Thomas et le photographe Adrian Boot.

Les photos, courtoisies d'Adrian Boot, dont extraites du livre et nous les diffusons avec l'autorisation des Editions Allia, grâce à qui nous avons réalisé cette interview et que nous remercions.


Down Town @Adrian Boot

 « Babylon On A Thin Wire » est considéré comme le meilleur ouvrage jamais écrit à propos de la Jamaïque. Pourquoi la France a-t-elle dû attendre si longtemps avant de voir ce texte traduit ?
MICHAEL THOMAS : Pourquoi si longtemps ? Je ne sais pas. On dirait que ça vous a manqué. Peut-être la France est-elle en retard ?

Comment la collaboration avec Vincent Tarrière (traducteur du livre) a-t-elle commencé ?
MICHAEL THOMAS : Vincent est venu nous voir avec une proposition que nous ne pouvions pas refuser.


Rude Boy @Adrian Boot

Le livre a été publié pour la première fois en 1976 et une deuxième fois en 1982. Avez-vous modifié des écrits ou illustrations entre les 2 publications ?
MICHAEL THOMAS :
Le texte non. En revanche, Adrian a eu la possibilité de rajouter quelques photos.
ADRIAN BOOT : La Jamaïque a été très importante dans ma vie professionnelle. Donc j’ai une quantité impressionnante d’archives et je ne peux pas m’empêcher de les utiliser.


Alisson's Joint @Adrian Boot?

Comment vous êtes-vous rencontrés dans les années 70 en Jamaïque ?
MICHAEL THOMAS : Adrian était prof de sciences à Port Antonio. Il avait lu mes articles dans « Rolling Stone » et il m’a contacté. Un jour, il a eu un deal de publication avec Thames & Hudson. Il est revenu en Jamaïque et nous avons bu beaucoup de rhum...
ADRIAN BOOT : Notre rencontre ne se résume pas à quelques verres de rhum. J’étais professeur en Jamaïque et j’étais toujours très occupé, donc c’était très agréable de recevoir des visites d’occidentaux pour avoir des nouvelles du monde extérieur. N’oubliez pas qu’à l’époque, internet, les téléphones portables et la télévision n’existaient pas – cela a d’ailleurs bien changé. A l’époque, la Jamaïque était un coin reculé, on devait tous se débrouiller pour se distraire.


Sound System @Adrian Boot

Michael, votre style d’écriture est très particulier et reflète très bien l’atmosphère pesante qui devait régner à l’époque en Jamaïque. Vos phrases sont parfois longues et on y trouve de temps en temps du patois. Vous dîtes les choses telles qu’elles sont, parfois avec une certaine dureté. Etait-ce volontaire ou est-ce venu naturellement ?
MICHAEL THOMAS : J’ai juste suivi mon instinct. J’écris comme je parle. Mais j’avais de l’aide. Dickie Jobson, qui travaillait pour Island m’a ouvert des portes. J’ai eu quelques difficultés à retranscrire les dires de certains rastas jusqu’à ce que je trouve le truc.


Down Town @Adrian Boot

On dit en France que vous avez participé au mouvement du gonzo journalisme. Avez-vous été influencé par Hunter S. Thompson à cette époque ?
MICHAEL THOMAS : Hunter et Tom Wolfe et tous ces gens-là écrivaient dans « Rolling Stone » à cette époque. Ils appelaient ça le nouveau journalisme. « Rolling Stone » était très influent en ces temps et on avait une grande liberté d’expression. Personne n’avait été en Jamaïque avant et mon approche a toujours été de me rendre sur place et de m’immerger le plus possible.


Mobile Record Shop @Adrian Boot

Adrian, c’est un peu la même chose avec vos photos. Bien sûr elles sont belles, mais parfois dures, c’est-à-dire sans tabou. On y voit parfois des armes, de l’herbe, des prostituées...
ADRIAN BOOT : Il faut savoir que je n’avais aucune expérience et que la seule raison pour laquelle je prenais des photos, c’était parce que je me trouvais dans un environnement terriblement photogénique. En tant que prof de sciences, j’avais accès à tout un tas de produits chimiques, donc je pouvais aller dans une chambre noire pour développer mes photos. Des années plus tard, quand on a publié le livre, on a fait une expo à la galerie des photographes de Londres et on a invité des représentants de la Haute Commission Jamaïcaine. Ils ont été horrifiés. Ils détestaient mes photos. C’était totalement l’opposé de l’image qu’ils voulaient donner de la Jamaïque. Ils ont d’ailleurs voulu les supprimer. Mais quand je suis retourné en Jamaïque, la plupart des gens que j’avais photographiés étaient ravis de mes clichés.


Tape @Adrian Boot

Quand vous avez pris toutes ces photos, saviez-vous que vous alliez les publier et les montrer au public ?
ADRIAN BOOT : Non


Black Ark @Adrian Boot

Quand et comment la photo est-elle entrée dans votre vie ?
ADRIAN BOOT : C’était avant que je sois prof en Jamaïque. Quand j’étais étudiant, à Londres, la photo était un de mes passe-temps. J’étais plutôt doué. Car à l’époque, c’était vraiment compliqué de faire de la photo à cause des problèmes de lumière, de la chimie pour le développement et il n’y avait pas d’appareils automatiques. Mes cours d’optique et de chimie me donnaient donc un avantage pour la photo. Je me suis rendu compte que je pouvais prendre des photos rapidement et sans flash dans des endroits très peu éclairés.


Election @Adrian Boot

Quelles étaient les principales difficultés que vous rencontriez en tant que photographe ?
ADRIAN BOOT : La température, les ouragans et les vols d’appareils.


Barber Shop @Adrian Boot

Vous êtes-vous déjà senti en danger à cette période ?
MICHAEL THOMAS : C’était dangereux avant, c’est dangereux aujourd’hui. L’île est pleine d’armes et remplie de gens désespérés qui ressentent beaucoup de tension. La criminalisation de la politique et la politisation du crime se sont nourris l’une et l’autre.
ADRIAN BOOT : A l’époque, on ne ressentait pas tellement le danger en Jamaïque. C’était dangereux bien sûr, et j’ai eu peur quelques fois, mais ça faisait partie du jeu. J’habitais en Jamaïque depuis 2 ans, c’était devenu comme chez moi. Je travaillais et je connaissais tout le monde à Port Antonio. A la fin, les gens étaient même vexés si je ne les prenais pas en photo. Pour eux, ça représentait la célébrité et la gloire.


Joy @Adrian Boot

Si vous étiez de jeunes photographe et journaliste aujourd’hui, seriez-vous autant fasciné par la Jamaïque, sa musique et sa violence que vous l’avez été 30 plus tôt ?
ADRIAN BOOT : La Jamaïque est aussi dynamique qu’à l’époque. Aujourd’hui il y a Usain Bolt et plein d’autres choses fascinantes. Mais il faut être jeune, défoncé et cavalier pour s’y intéresser.


Maroon Elder @Adrian Boot

Si vous deviez retenir une photo parmi celles du livre, laquelle choisiriez-vous ?
ADRIAN BOOT : Le coucher de soleil dans le salon. Elle me rappelle beaucoup de souvenirs, des bons et des moins bons.


Sunset Lounge @Adrian Boot

Retournez-vous souvent en Jamaïque ? Comment vous sentez-vous là-bas ?
ADRIAN BOOT : J’y retourne tout le temps et j’en fais sans arrêt l’éloge. La Jamaïque est un paradis et les Jamaïcains méritent mieux. Et ça viendra un jour (ndlr : « Better must come » en référence à la chanson de Delroy Wilson).
MICHAEL THOMAS : La Jamaïque est une petite île caribéenne de seulement 3 millions d’habitants qui a colonisé le monde entier. C’est un lieu très intense. Elle a joué un rôle important dans ma vie, je l’aime et j’y vais tout le temps. L’histoire est la même dans tous les pays du tiers-monde : de la misère extrême, beaucoup de pollution etc. Mais la Jamaïque a inventé une réponse à tout ça : Rasta.

Quel est votre meilleur souvenir en Jamaïque à l’époque où vous avez préparé le livre ?
ADRIAN BOOT : Le coucher de soleil dans le salon, mais c’est une histoire qui n’intéresserait pas vos lecteurs.
MICHAEL THOMAS : Alicia.

Et votre pire souvenir ?
ADRIAN BOOT : Le coucher de soleil dans le salon. Ce serait trop long de raconter pourquoi…
MICHAEL THOMAS : Le père d’Alicia.


Country Man @Adrian Boot

Quel est votre dernier coup de cœur musical ?
ADRIAN BOOT : L’hymne national jamaïcain. Je devais le chanter à l’école Titchfield tous les matins pendant 2 ans.
MICHAEL THOMAS : Ma chanson préférée est « Babylon On A Thin Wire ».

Travaillez-vous sur de nouveaux projets ?
ADRIAN BOOT : Une nouvelle version de mon site Urban Image. Vous pouvez toujours visiter les archives de l’ancienne version  http://urbanimage.photoshelter.com/portfolio. Il y a les photos de « Babylon On A Thin Wire ». Vous pourrez voir comment je les ai sélectionnées.

Par LN et Djul; Photos: courtoisie Adrian Boot
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