Dossier spécial : Pierpoljak
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Dossier spécial : Pierpoljak

Pierpoljak, alias Pekah, est une figure majeure du reggae hexagonal qui a connu un incroyable succès grâce à deux opus produits par le légendaire Clive Hunt. Le chanteur est l’auteur d'une quinzaine d’albums et sa carrière a suivi l’évolution du reggae français et les aléas que ce dernier a connu entre 1980 et 2020.

Surnommé Peter Breda et Peter Pan à ses débuts dans le milieu des sound systems parisiens, dans les années 1980, il a découvert la musique jamaïcaine dans les squats de Londres où il traînait dès l’âge de quinze ans.

"Je suis parti squatter à Londres découvrir tous ces groupes (Sex Pistols, Clash...) et comme j’habitais Stockwell, près de Brixton, quartier caribéen où il y avait du reggae partout, j’ai été pris par la pulsation de cette musique. C’est cette pulsation qui m’a vraiment attiré au départ, plus que les paroles des chansons."

De retour à Paris, il se fait une place dans l’underground et ses soirées, ses crews, ses possees. Pekah se rapproche du Youthman Unity Academy et du Earthquake Sound System. C’est aux côtés de ces derniers qu’il développe sa plume et ses qualités de paroliers qu’on retrouve sur Pani Danger et Little Man. Son surnom de l’époque est Peter Breda.

"J’ai enregistré mes premiers cuts de reggae aux Lilas, chez Inspector Willy du Earthquake Sound System. Dans l’équipe, il y avait aussi Zeljko, bien sûr, et Johnny Naturel. C’était l’époque digital, autour de 1985. Tous les jours, il y avait les Saï Saï, Supa John, Tonton David. On passait des journées dans sa chambre à enregistrer sur des prods digitales totalement dénudées et ça a donné en 1989 le LP huit titres Assis sur le rythm, posés sur la version. Sur la pochette, c’est mon fils aîné qui a deux ans. A cette époque, il y avait un petit jeune qui traînait avec nous. Il s’appelait Fabrice Allègre et il est devenu le fameux Frenchie qui a créé le label Maximum Sound, nom que tu peux voir derrière le LP Assis sur le rythm."



Il y a plusieurs manières d’analyser la carrière d’un artiste.

On peut le faire grâce à ses hits, et à ce jeu-là, Pierpoljak fait partie de ceux qui ont largement participé à démocratiser le reggae français. Son album Kingston Karma (1998) a été vendu à plus de 350 000 exemplaires et les titres J’sais pas jouer et Pierpoljak ont connu les honneurs des hautes rotations en radio et en télévision. Trois ans plus tard, l’artiste remporte une Victoire de la musique avec son opus J’fais c’que je veux (2000), double disque d’or. On y retrouve notamment les titres Dépareillés (dont l’instrumental est inspiré de Fade Away de Junior Byles) et Né dans les rues de Paris.



Réduire un chanteur à ses succès n’est pourtant pas une obli- gation. On peut également parler musique, collaborations, expériences. C’est un angle différent qui éclaire la trajectoire artistique d’un artiste, en particulier celle de Pierpoljak. Pour Pekah, c’est Clive Hunt, producteur entre autres de Jimmy Cliff, du légendaire Satta Massa Gana, de Dennis Brown, de Garnett Silk ou de Beres Hammond, qui a joué un rôle déterminant.



"J’ai deux papas dans la musique, deux rencontres déterminantes. La première, c’est Clive Hunt. J’étais chez Barclay à l’époque et les mecs ne savaient pas quoi faire avec moi et mon album. Ils me disaient que j’étais le Beck français, tu vois le truc ? Bref, un jour Clive Hunt passe à Paris pour relever les compteurs de Melody, Tempo Harmony, qu’il avait produit pour Bernard Lavilliers. Barclay en profite pour lui faire écouter mon titre La Musique qui est posé sur un sample des Paragons. Clive a tilté et il a voulu me rencontrer aussitôt. Il est parti en scooter jusqu’à Vitry pour me parler et me proposer de partir faire du reggae en Jamaïque."

L’histoire était lancée. Clive réunit une dream team de musiciens de studio yardies (dont Flabba Holt, Earl « Chinna » Smith, Uziah «Sticky» Thompson, Leroy «Horsemouth» Wallace) et il commence à produire Pekah pour les albums A la campagne et Jamaican Ride.

"La première fois que je suis allé en Jamaïque, j’étais en studio quarante-cinq minutes après avoir passé la douane. Clive était venu me chercher pour m’emmener enregistrer à Tuff Gong, et je me revois, micro en main, avec une trentaine de personnes derrière la grande vitre qui attendaient de voir comment j’allais sonner. (...) Mon histoire avec la Jamaïque a commencé ainsi et je dois mes succès à Clive qui a orchestré et fait sonner mes titres. "



L’autre grande figure musicale qui a accompagné Pierpoljak est Leroy «Horsemouth» Wallace, héros du film culte Rockers et batteur légendaire de Burning Spear, Ken Boothe ou encore Max Romeo.

"Horsemouth était mon héros depuis Rockers. On s’est rencontrés grâce à Clive et on s’est adorés, on s’est chamaillés, on s’est réadorés. On s’aime toujours. Je suis quand même le chanteur qui a duré le plus longtemps avec lui, plus que Dennis Brown ou Burning Spear (rires). Parce qu’il faut savoir qu’il a un caractère spécial. C’est le genre de mec qui tient tou- jours la flamme du reggae music, de la musique du ghetto, de Spanish Town, tu vois ? Il est vraiment ruff et c’est un artiste incroyable. "

Horsemouth et Clive Hunt ont accompagné la période faste du chanteur parisien, mais ce dernier n’a jamais cessé de s’entourer des meilleurs producteurs du moment, quelles que soient les époques. Il a ainsi fait appel aux Français Bost & Bim, Kubix, T’n’T et Manudigital pour produire son album Général Indigo (2015), un opus que beaucoup ont vu comme celui de la rédemption. La vie de Pekah est un film incroyable où les très hauts et les très bas s’enchaînent sans que l’artiste ne puisse y échapper. Le résultat artistique donne des titres poignants. Le huitième opus original de Pekah (si l’on considère que Cheper, 2006, est une mixtape et que le Best of Pierpojak, 2011, est une compilation) s’attaque à des thèmes rares dans le reggae français. On pense à la vie d’un SDF racontée dans Puta Vida Loca, mais également au big tune Les Papas du week-end qui parle avec une rare intensité de la situation dramatique et complexe des pères de famille séparés de leurs enfants, une situation que connaît bien le chanteur.



"Je suis un papa du week-end. Hier soir, j’ai ramené mes deux enfants chez leur mère. C’est dur, mais il y a bien pire que moi. T’as des mecs qui paient, ils y sont obligés et ils ne voient pas leurs enfants. On va te dire que la justice est en train de tourner en faveur des hommes mais je peux te dire que ce n’est pas vrai. On en est loin. Nous, les mecs on l’a dans le baba. Moi, j’ai été abandonné par mon père qui n’a jamais cherché à m’écrire une fois, ou m’appeler pour mon anniversaire. J’ai très mal vécu ce truc dans ma vie. "



C’est cette sincérité et cette authenticité que le public reggae français apprécie particulièrement chez Pierpoljak. Comme sa capacité à pousser un coup de gueule avec style et classe sur Rub A Dub Music : « On n’entend plus jamais de rasta music à la radio... » ou à rendre hommage aux musiciens plus anciens avec le titre Rocksteady tiré de son album Chapeau de paille (2017). L’artiste renaît de ses cendres après chaque coup dur de la vie, après chaque excès, après la maladie, après la prison, après chaque galère. La preuve encore en 2020 avec la sortie de son excellent album La roue tourne igo.



Peter Pan n’a jamais prétendu être un gentil garçon, il n’a pas grandi dans le monde des Bisounours ni fréquenté les cafés de Saint-Germain-des-Prés. Il s’est formé à l’école de la rue, il a traîné avec des brigands, des voyous, des sales types du temps où on l’appelait Pierrot le fou et puis il s’est réalisé dans la musique en sublimant les côtés sombres de son quotidien pour en faire des chansons sur lesquelles les gens dansent, s’engueulent et s’aiment encore aujourd’hui. Des titres qui sont restés gravés pour toujours dans l’histoire du reggae français. On pourra tout lui enlever mais pas ça.

Par La Rédaction avec A. Grondeau et J. Marsouin
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