À l’occasion de la sortie de Travelling by Dragonfly, le projet commun entre Lyndon John X et The Roots Makers, nous avons échangé avec Karigan, batteur, fondateur et coordinateur du collectif. Entre amour du rub-a-dub, travail sur bande au BBR Studio et défense d’un reggae organique pensé pour le vinyle, il nous ouvre les coulisses d’un album façonné dans la patience, la passion et le respect des fondations.
Reggae.fr : Travelling by Dragonfly réunit des musiciens basés au Canada, en France, avec des racines à la Grenade et en Jamaïque. Comment cette rencontre s’est-elle faite concrètement entre Lyndon John X et The Roots Makers ?
Notre rencontre remonte à 2021, lorsque nous avons façonné ensemble Make Dem Feel It, produit par Roots Makers. Ce morceau a voyagé, porté par une énergie sincère, presque militante.
Lyndon est un musicien habité. Un esprit conscient, une âme sensible, profondément éduqué par la musique et pour la musique. Chanteur, instrumentiste, c’est un artiste total.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de construire un projet commun plutôt qu’une simple collaboration ponctuelle ?
Deux années ont passé et, dans ce laps de temps, j’ai donné naissance à ce que j’aime appeler une mouture : cinq titres, cohérents dans leur période, leur texture, leur jeu, leur respiration.
Plus je les écoutais, plus une évidence s’imposait : la voix et l’âme de Lyndon ne devaient faire qu’un avec ces premières esquisses. Je lui ai transmis les morceaux et son retour fut très optimiste : il était touché et plus que prêt. À cet instant, j’ai décidé de fusionner ce projet avec Roots Makers. Les thèmes, les pulsations, la cadence étaient taillés pour ce collectif.
Avec Redjee, Organiks et DM Khan, nous avons alors pris le contrôle de la production. Comme à chaque aventure musicale aux côtés des Roots Makers, un bouillon de passion se concocte silencieusement.
Le disque sonne comme un hommage assumé au rub-a-dub du début des années 80. D’où vient ce désir de revenir à cette période précise du reggae ?
Le BBR Studio, que j’ai fondé, est un hommage aux périodes fondatrices que nous adorons avec les membres de Roots Makers : rocksteady, early reggae, roots rock reggae, rub-a-dub et dub. Cette esthétique n’est pas un choix stratégique, elle est organique. Elle ne demande aucune adaptation : elle nous parle, tout simplement.
J’ai créé le BBR Studio comme un laboratoire de recherche philosophique, acoustique et presque chimique du son. J’y explore les textures du skinhead reggae, du rocksteady, de l’early reggae et du rub-a-dub à travers du matériel profondément vintage : instruments anciens, magnétos à bande, processus lents, exigeants, parfois ingrats.
Pourquoi avoir choisi un format volontairement resserré, avec cinq titres déclinés en versions vocales, dub et acoustiques ?
Dès l’origine, il était hors de question de produire un simple single, un geste promotionnel éphémère. La finalité vinyle était une condition presque sacrée. Nous croyons à une musique qui résiste au temps, qui ne se consomme pas mais se traverse.
Cette cohérence de cinq titres s’est imposée naturellement. Ils formaient une respiration commune, une période précise, une texture identifiable. Le format resserré permet de plonger dans une esthétique sans dispersion.
Le travail sur bande magnétique au BBR Studio apporte une texture très organique. Qu’est-ce que ce mode d’enregistrement change dans votre façon de jouer et de produire ?
Pour cet album, exceptionnellement, Travelling by Dragonfly est né au studio BBR. J’ai eu la joie d’en assurer le mixage, ce qui lui donne une singularité au sein de la discographie de Roots Makers.
Travailler sur bande impose une exigence. Les processus sont lents, parfois ingrats. On joue différemment : avec plus de concentration, plus d’écoute, plus de présence. La matière sonore devient presque vivante.
Quelle importance accordez-vous aujourd’hui à l’objet vinyle, dans un contexte dominé par le streaming ?
Le vinyle est un objet de mémoire : il transporte les époques, les silences, les joies et les maux de notre espèce, comme une boule de cristal gravée dans la cire.
Nous savons que ces choix peuvent sembler anachroniques à l’ère du streaming. Mais notre geste n’est pas un refus du présent. Nous ne voulons pas consommer la musique comme un fast-food ; nous voulons l’aimer, la choisir, l’écouter vraiment.
Il ne s’agit pas de tomber dans le refrain du « c’était mieux avant ». Chaque évolution musicale a suscité des peurs. Pourtant, la création a survécu, s’est transformée, a muté. À nous d’être en accord avec les choix que l’on fait.
Quel est le message principal que vous souhaitez faire passer avec votre musique ?
Nous marchons aux côtés de Lyndon parce que sa parole est un poing levé et un cœur ouvert. Son discours agit.
Des titres comme “I’m Doing It” invitent à avancer, à persévérer, à reprendre les rênes de nos vies malgré les murs qui semblent infranchissables.
“The Wicked” dissèque l’hypocrisie des visages souriants, ces loups déguisés en moutons. Lyndon y nomme le mal sans censure pour nous apprendre à le reconnaître et à nous en protéger.
Quels sont vos prochains projets ?
Au printemps, nous sortirons un album en collaboration avec l’artiste américain JahMex, que nous aimons qualifier de “crooning reggae”. Une esthétique très classe, un voyage satiné tout en racines.
Nous espérons que le public français saura dépasser la barrière de la langue pour entendre l’essentiel : l’âme.
Merci Karigan !
En attendant ce nouvel album, Travelling by Dragonfly est à se procurer ici : https://rootsmakers.bandcamp.com/album/travelling-by-dragonfly






