Issue des Midlands britanniques, une voix à la fois nouvelle et familière résonne à travers les sound systems d’Europe. Nia Songbird, née et élevée dans le carrefour multiculturel qu'est Leicester, n'est pas seulement une chanteuse de plus ; elle est la continuité d'un héritage musical. Menée dès sa poussette devant les enceintes d'Aba Shanti-I, elle a partagé la scène avec des légendes comme O.B.F ou Steve Vibronics. Nia comble aujourd'hui le fossé entre la soul R&B et le roots profond. Nous l'avons rencontrée pour son tout premier entretien officiel afin de retracer son parcours, de la comédie musicale à la ligne de front de la scène dub. Un entretien signé Daddy Lucos.
Reggae.fr : Tu es née et as grandi à Leicester, une ville célèbre pour son multiculturalisme. Ta famille était très impliquée dans la musique — comment cet environnement t'a-t-il façonnée ?
Nia Songbird : Ça m'a énormément influencée. Ma mère m'a emmenée à ma première vraie session à Leeds quand j'avais environ 16 ans — c'était Iration Steppas, et c'était incroyable. Mais même avant ça, nous avions Aba Shanti-I qui jouait à Leicester pour tous nos carnavals ; je l'écoute depuis que je suis en poussette. Mon père était dans un groupe dans les années 1980 appelé Groundation — à ne pas confondre avec le célèbre groupe californien du même nom fondé par Harrison Stafford. Ils ont fait les premières parties de Musical Youth et ont tourné partout au Royaume-Uni. Aujourd'hui encore, leur morceau "Juggernaut" passe toujours en session. En grandissant, il y avait toujours du reggae, de la soul et du jazz à la maison.
Pourtant, tu n'as pas commencé directement par le reggae. Qu'est-ce qui a déclenché cette transition vers le Roots ?
J'ai chanté tous les styles de musique grâce à mon background — j'ai d'ailleurs étudié la comédie musicale à l'université. J'aimais le R&B, la soul et le jazz, mais en vieillissant, j'ai développé une appréciation différente pour le Roots. Les fondations sont d'un autre type. Vers le début de la vingtaine, j'ai réalisé que le Roots et le Reggae résonnaient en moi à un niveau plus profond. C'est devenu la seule chose sur laquelle je voulais chanter.
Quelles ont été tes principales influences musicales, celles qui ont vraiment forgé ta voix et ton style ?
Oh, il y en a tellement ! Grâce à mes études en comédie musicale, j'ai toujours admiré les grandes voix avec beaucoup de présence. Dans le monde du jazz et de la soul, des artistes comme Erykah Badu ou Jill Scott m'ont beaucoup marquée pour leur manière de poser leur voix. Côté reggae, je dirais que des chanteuses comme Phyllis Dillon ou Marcia Griffiths sont des piliers. Mais au final, c'est ce mélange entre la technique du théâtre et l'émotion brute de la soul qui donne ce que je fais aujourd'hui sur du dub.
Ta première sortie officielle s'est faite avec le légendaire Steve Vibronics sur le label SCOOPS Records en 2015. Comment cette collaboration est-elle née ?
Steve est une légende à Leicester ! Il organisait une journée "portes ouvertes" dans son studio pour montrer comment il construisait ses rythmiques. J'y suis allée, il a demandé si quelqu'un chantait, et j'ai dit oui. Il m'a invitée au studio sur-le-champ sans même m'avoir entendue chanter avant ! Nous avons enregistré "Jah Jah’s House", il l'a sorti sur SCOOPS Records, et tout a commencé là. Steve est devenu mon mentor ; il m'a pris sous son aile et m'a tout appris sur la scène.
Tu as aussi un lien très fort avec Young Addis (Higher Meditation). Est-il vrai que vous êtes comme une famille ?
Absolument. Addis est comme mon frère, et Steve est aussi de la famille. Addis et moi fréquentions les mêmes cercles à Leicester, et il connaissait déjà ma mère grâce aux sessions. Un jour, on s'est dit : "Faisons quelque chose", et on a fini par enregistrer environ six chansons d'affilée dans le studio de Steve. Nous avons le même âge et nous sommes connectés musicalement.
En parlant de "We Are Warriors", ce morceau dégage une énergie puissante. Quelle a été l'inspiration derrière ces paroles ?
Addis m'a fait écouter le morceau — qui avait initialement une voix de Madu Messenger — et m'a dit qu'il n'était pas fini. Il y avait cette vibration militaire et entraînante. À l'époque, Donald Trump venait d'être élu et parlait de construire un mur. Les paroles "Tiens-toi droit, ne laisse personne te voir tomber... ne finis pas du mauvais côté du mur" ont été inspirées par cela. Je veux que mes chansons racontent une histoire ou portent un message, pas qu'elles soient juste des "chansons pour faire la fête".
Tu as chanté un peu partout, mais y a-t-il un moment que tu as trouvé vraiment magique ?
J'ai fait une date avec Steve à Bordeaux, près de jardins botaniques. C'était un événement gratuit en plein air, et c'était la première fois que je ne chantais pas seulement les morceaux enregistrés — j'ai chanté sur différents dubs. L'énergie des gens m'a apporté une chaleur qui m'a permis de sortir de ma timidité. Un autre grand moment a été quand Aba Shanti-I m'a appelée à l'improviste pour chanter un de mes morceaux sur son sound system. Recevoir ce "feu vert" de quelqu'un que j'admire depuis l'enfance a été un moment immense.
Il y a une véritable "explosion du dub" en ce moment, mais certains pensent que les racines se perdent. Quel est ton regard sur la scène actuelle ?
Ça a évolué, c'est certain, mais c'est dommage quand l'histoire est édulcorée ou effacée. La musique "foundation" est née d'une époque de lutte, d'oppression et de racisme. Aujourd'hui, certains ne voient ça que comme une fête ; ils restent devant l'enceinte, fixés sur les basses lourdes, mais ne se connectent pas au message. Je pense qu'il est important de faire ses recherches et de comprendre la différence entre "entendre des basses" et comprendre les fondations de cette "musique rebelle".
Si tu pouvais voyager dans le temps pour enregistrer ou jouer à n'importe quelle époque, où irais-tu ?
Je retournerais à l'époque de mon père — la fin des années 70 ou les années 80. Je pense que la musique aurait encore plus de sens pour moi à cette période, parce que je traverserais les mêmes luttes qu'eux. J'aurais adoré être dans son groupe quand ils jouaient avec Musical Youth. Mon père a traversé beaucoup de choses à cette époque, et chanter alors, surtout avec lui, compterait plus pour moi que n'importe quoi d'autre.
Si tu avais un seul message à envoyer à travers un sound system au monde entier, une phrase qui résonnerait partout, que voudrais-tu que les gens entendent ?
L'unité est la clé. C'est la même énergie derrière le projet All Sisters Unite — je pense que nous avons plus que jamais besoin d'être unis, de rassembler les femmes et de rester forts contre Babylone. C'est un monde imprévisible et effrayant ; nous devons rester soudés. C'est l'essentiel. L'unité est la clé — c'est mon message et je le défendrai toujours.
Est-ce qu’il y a autre chose que tu aimerais partager avec les lecteurs avant que nous ne terminions ?
Je dirais de toujours se rappeler que la musique est une thérapie. Elle m'a clairement guérie dans mes moments sombres, et j'espère que ma musique pourra faire de même pour les autres. C’est la raison principale pour laquelle j'aime ce que je fais. Alors, restez à l'écoute. Amour et lumière à tous ceux qui me soutiennent, à la famille d'All Sisters Unite, et à tous ceux qui m'ont donné ma chance — je vous en suis éternellement reconnaissante. Onwards and upwards !