Jimmy Cliff : hommage à cette légende
dossier Roots 16

Jimmy Cliff : hommage à cette légende

Chanteur, parolier, multi-instrumentiste et acteur, Jimmy Cliff savait tout faire. Véritable légende vivante, il a été la première grande star internationale du reggae et l’une des figures incontournables de la culture jamaïcaine grâce au film culte?« The Harder They Come » et à sa bande-son non moins mythique. Ses tubes, de « Many Rivers to Cross » à « Reggae Night » en passant par « You Can Get It if You Really Want », ont fait le tour du monde et sa musique a largement dépassé les frontières du reggae pour lui donner une véritable stature planétaire.

Jimmy Cliff est décédé le lundi 24 novembre à l'âge de 81 ans. Nous lui rendons hommage en republiant ici notre dossier consacré à l'artiste et tiré du livre Reggae Ambassadors la legende du reggae publié en 2016 aux Editions La Lune sur le Toit, sous la direction d'Alexandre Grondeau.

Les premières influences musicales de James Chambers, né en 1948, sont les idoles de son enfance, les grands artistes de la soul music originaire des États-Unis. En 1962, à l’âge de 14 ans, celui qui deviendra bientôt Jimmy Cliff sort son premier single, après s’être présenté au culot au magasin de disques de Leslie Kong et lui avoir chanté a capella un texte qu’il venait de composer. Leslie Kong lui fait enregistrer « Hurricane Huttie », du nom de l’ouragan qui venait de provoquer de terribles dégâts sur son île natale. C’est le premier succès de Jimmy Cliff et pas le dernier. L’artiste continuera de travailler avec Leslie Kong et son label Beverley’s Record jusqu’à la mort du producteur. Il sort en 1963 plusieurs tubes comme « King of Kings » ou « Dearest Beverley » et devient rapidement un des meilleurs représentants du ska. Il est d’ailleurs choisi aux côtés de Byron Lee et de Prince Buster par le ministre jamaïcain Edward Seaga pour participer à la Foire internationale de New York, où ils ont pour mission d’exporter le style qui fait alors fureur en Jamaïque.



À la même époque, il rencontre un autre jeune chanteur, un certain Robert Nesta Marley, qu’il aide à enregistrer son premier titre, « Judge Not ». Comme Bob Marley, Jimmy Cliff va faire une rencontre déterminante en la personne de Chris Blackwell, le patron d’Island Records. Ce dernier conseille à l’artiste de s’installer en Angleterre car il voit en lui le moyen de faire briller le reggae au niveau international. Blackwell organise une tournée mondiale pendant que Jimmy Cliff sort des titres diffusés en Angleterre par Trojan, la filiale d’Island, comme « Time Will Tell » et « Vietnam », morceau considéré par Bob Dylan comme un véritable hymne contre la guerre et ses atrocités. Le premier album de Jimmy Cliff, « Hard Road to Travel », sort en 1968 et un de ses titres, « Wonderful World, Beautiful People » rencontre un certain succès dans les charts anglais et américains.

En 1972, il interprète le personnage d’Ivan Martin dans « The Harder They Come », le film devenu culte de Perry Henzell. L’histoire retrace la trajectoire humaine suivie par de nombreux artistes de l’île : un jeune campagnard s’aventure à Kingston afin de percer dans la musique, mais il déchante vite face au comportement véreux d’un gros producteur.



Jimmy signe et interprète la moitié de la bande originale du film. Le succès de celle-ci, portée par des titres devenus des classiques comme « The Harder They Come », « You Can Get It if You Really Want » et « Many Rivers to Cross », contribue à populariser le reggae dans le monde. Jimmy Cliff est alors sans conteste possible l’artiste reggae le plus reconnu au niveau international. L’album, qui sort en 1973 chez Mango, autre sous-label américain de Chris Blackwell, provoque un véritable raz de marée. Le public comme la critique sont enthousiastes. La carrière de Jimmy Cliff atteint alors un de ses sommets, mais elle va pourtant bientôt être éclipsée par le succès planétaire d’un autre artiste jamaïcain : Bob Marley.



Alors même que la musique de son île natale prend un virage roots capital, Jimmy Cliff préfère partir expérimenter différents autres styles musicaux. À partir de cette époque, et tout au long de sa carrière, sa musique apparaît comme détachée de ce qui se fait dans son île natale. Ainsi, Jimmy ne sera jamais spécialement attiré par des thématiques mystiques ou religieuses en ce qui concerne les paroles de ses chansons, alors que leur place se fait de plus en plus importante dans le reggae.

« En ce qui concerne la religion, je le dis clairement : je ne suis pas quelqu’un de religieux. J’ai grandi dans une famille chrétienne, je les ai suivis jusqu’à ce que je me rende compte que je ne trouvais pas ce que je cherchais, alors je suis allé vers d’autres religions comme le judaïsme, le bouddhisme et bien d’autres. Elles ne m’ont pas convenu non plus. Mon point de vue sur la religion est que c’est une lumière aveuglante, un moyen utilisé pour contrôler les gens. Je pense que le rastafarisme est un peu plus proche de la réalité. S’il n’y a pas de faits, il n’y a pas de véritable religion. La religion n’est que fiction et nous voulons la vérité. »

Ses albums aux inspirations soul, pop, rock sortis chez les américains de Reprise Records ne rencontrent pas le succès espéré. L’artiste fait toutefois plusieurs tournées mondiales et devient très populaire en Afrique et en Amérique du Sud, où sa chanson « Waterfall » est un vrai carton.



Au début des années 1980, Jimmy Cliff revient au reggae avec plusieurs albums, dont « Give the People What They Want » (1981) et « Special » (1982), enregistré au studio Channel One à Kingston avec les meilleurs producteurs jamaïcains. Son reggae séduit une partie du public, mais déplaît à de nombreux puristes. Il faut dire que les albums de Jimmy sont plus proches – gros label américain oblige – des canons de la variété internationale que du pur reggae roots & culture comme le tubesque « Reggae Night », paru en 1983 sur l’album « The Power and the Glory ». On ne peut pas plaire à tout le monde, mais Jimmy Cliff suit son instinct et ses inspirations.

L’artiste forme à la même époque son groupe de musiciens, le Oneness Band, et repart en tournée. L’alchimie avec ses excellents compagnons de route et des shows toujours renouvelés font de lui un artiste au succès scénique jamais démenti.



Jimmy remporte son premier Grammy Award en 1985 avec l’album « Cliff Hanger », et sa renommée auprès du grand public s’accentue encore en 1993 avec la reprise de « I Can See Clearly Now », de Johnny Nash. Le morceau devient un hit international, inclus dans la bande originale du film « Rasta Rocket ». Deux ans plus tard, il enregistre un titre pour le dessin animé classique de Disney « Le Roi lion » : « Hakuna Matata ». Le morceau est un énorme succès planétaire mais il éloigne l’artiste d’une bonne partie de ses fans de la première heure. Jimmy Cliff n’en a cure. Il poursuit sa carrière prolifique et sort régulièrement de nouveaux albums qu’il défend autour du monde.

En 2012, le chanteur revient à ses premières amours avec l’opus « Rebirth », aux sonorités ska et rocksteady. Produit par Tim Armstrong, le concept de l’album, simple et percutant, va faire l’unanimité.

« L’album a été enregistré comme on le faisait au début en Jamaïque : tout le monde en même temps dans le studio... On a puisé dans les racines du reggae, et le ska est festif et inspirant. On se devait d’être festifs et inspirants, les gens ont besoin d’être inspirés. »

Distribué par le label Trojan, l’album respire les plus belles heures du early reggae, même si on y retrouve deux reprises des titres « Guns of Brixton » de The Clash et « Ruby Soho » de Rancid (le groupe punk de Tim Armstrong). Jimmy nous régale avec ses deux versions.



« J’ai repris ces deux chansons punk qui ont été influencées par le reggae. Je voulais rendre hommage aux deux côtés de l’Atlantique influencés par le reggae. Le reggae a beaucoup influencé le punk. The Clash ont été les plus grands en Angleterre et Rancid de l’autre côté, aux États-Unis. »

Pour l’anecdote, le titre « Guns of Brixton » fait référence à Ivan, le personnage interprété par Jimmy Cliff dans « The Harder They Come ». La boucle musicale finit toujours par être bouclée. « Rebirth » est récompensé par le Grammy Award (en 2013) du meilleur album reggae et rappelle que l’artiste reste en haut de l’affiche malgré les modes et les tendances capricieuses. Jimmy Cliff avait choisi son nom de scène en référence aux falaises (cliff en anglais) qu’il comptait bien gravir. Il y est bel et bien arrivé et est resté au sommet de l’histoire de la musique jamaïcaine, avec la sortie d'un dernier album intitulé Refugees en 2022.

Jimmy Cliff est décédé en novembre 2025 des suites d'une pneumonie, à l'âge de 81 ans.

Par From Reggae Ambassadors, Grondeau A, Marsouin J, Achour L
Commentaires (0)

Les dernières actus Roots