Naâman, interview Temple Road
interview Reggae français 17

Naâman, interview Temple Road

Le nouvel album de Naâman est enfin disponible. Temple Road (Big Scoop Records, dispo ici), du nom de la route où l'artiste vit en Inde, propose dix-sept pistes d'une grande finesse de production. Vous avez beaucoup apprécié l'entretien vidéo de l'artiste en compagnie de Judah Roger, nous vous proposons en complément aujourd'hui une longue interview avec l'artiste.

Reggae.fr : Temple Road est sorti le 18 mars. Peux-tu nous parler de ton choix de ce titre très mystique et du processus de création de cet album tant attendu.
Naâman : Le titre de l’album vient du nom de la rue où il a été écrit. J’habite depuis sept ans maintenant dans un petit village de Goa en Inde, une petite route qui a été rebaptisée Temple Road probablement à cause des deux temples hindu qui s’y tiennent majestueusement. Temple Road est également une symbolique forte du chemin spirituel. Les récentes épreuves me concernant m’ont plus que jamais poussé à tourner mes yeux vers l’intérieur. Quant au processus de création, je n'ai voulu aucun frein à ma créativité et celle de mon équipe. Pour ce faire il me fallait peu d’attentes, peu de compromis, beaucoup de lâcher prise. C’est pourquoi plus que jamais j’ai choisi de faire confiance à mon intuition, d’être la vision phare du développement de cet album.

Qui t’a accompagné sur ce projet en termes de productions et dans l’écriture ? Avec les années, comment le travail commun a évolué avec Fatbabs ? 
Pour la production musicale, je travaille continuellement avec Fatbabs. Même lorsqu’une musique est composée par quelqu’un d’autre, elle passe entre les mains de Fatbabs à un moment ou à un autre. J’ai une solide confiance en sa patience et sa volonté quand il s’agit de travailler un album, il connait par coeur mes goûts en termes de musique. Sans surprise, il est le compositeur de la majorité des instrus de l’album. Au fil des années notre collaboration s’est fluidifiée, nous connaissons chacun nos forces et savons comment optimiser notre potentiel. Sur Temple Road, qui est notre album le plus long, j’ai tout de même fais appel aux LFC (Les Frères Cirade) pour produire deux de mes titres. Je voulais quelque chose de très spécifique pour Cheer Up et Take A Sip et connaissant leur travail, je savais qu’ils seraient à la hauteur de mes attentes. Mato Cirade, l’un des deux LFC est bassiste dans le Deep Rockers Crew, c’est donc très naturel de travailler ensemble. Pour l’écriture j’ai toujours aimé travailler seul, mais depuis des années je partage ma vie avec Karishma qui a une belle sensibilité pour les mots et la poésie. Sa maîtrise de l’anglais intervient de temps en temps dans mes textes.



Justement peux-tu nous en dire plus sur Take A Sip, hommage à Gregory Isaacs.
Comme je le disais plus haut, ce titre a été produit par LFC. Je leur ai envoyé ma chanson posée sur une simple guitare en leur demandant de la faire sonner tel un hommage à un de mes artistes et morceaux préféré : Cool Down The Pace de Gregory Isaacs. Je suis heureux du résultat, Take A Sip est pour moi un pas en avant vers ce que j'ai toujours adoré dans le reggae ! Je suis un Lover Rocker dans l'âme, et ce n'est pas une révélation que de dire que les grilles d'accords majeures sont ce qui m'ont fait vibré le plus durant mon adolescence. Le thème de cuivre a été composé par Stepper que l'on ne présente plus, les chœurs féminins sont ceux des jamaïcaines Kim et Sherida avec qui je travaille depuis plusieurs années maintenant. Le morceau évoque cette attirance du premier regard et la frustration des histoires non vécues. Cette chanson est ce que j'ai rêvé de dire d'innombrables fois ces 15 dernières années !

On avait pu savourer quelques titres de ton album avant sa sortie, comme les singles Time is to rebel et Lucky Day (notre morceau préféré). Peux-tu nous parler de ce que ces morceaux représentent pour toi et ce que tu as voulu transmettre à ton public.
Time is to Rebel, malgré son apparence, est un appel à tourner son regard vers l’intérieur. Au delà des inégalités, des injustices, l'ultime victoire se trouve dans la réalisation de notre veritable nature, c'est là que ce trouve les réponses à nos questions. Ce morceau est un bref état des lieux du monde societal mais surtout l'expression d'une profonde confiance en la vie et le chemin qu'elle nous fait emprunter, individuellement.
En ce qui concerne Lucky Day, c'est un morceau qui m'est venu après un séjour chez mon ami Pabloramix, en Ariège. Accepter une main tendue est parfois une grande leçon d'humilité. Ce fut mon cas; il est parfois bien plus facile de donner que de recevoir. Ce morceau exprime la gratitude envers l'ami que l'on rencontre au long du chemin, celui avec qui nous pouvons dévoiler nos failles et nos détresses, et à travers qui se font entendre les mots dont nous avons besoin pour retrouver la sérénité nécessaire à notre cheminement.



Les Dub inc sont présents sur l'album sur Crazy. Parle-nous de ce qui vous unit et maintient cette belle relation artistique depuis tant d’années.
Dub Inc sont pour moi les grands frères de la scène reggae hexagonale. J'ai beaucoup écouté leurs premiers projets dub lorsque j'étais encore au Lycée. La qualité de leurs performances scéniques nous a toujours bluffés l'équipe et moi. Leur façon de gérer leur indépendance tout en restant un groupe phare du reggae français à travers les années impose le plus grand respect. Ce sont aussi des gens dont je me sens très proche de par leur simplicité et leur bienveillance. Notre relation est belle et simple. Dub Inc ont constamment quelque chose à m'apprendre, ce fut le cas à chacune de nos rencontres. La premiere est sans aucun doute l'humilité.

Marcus Gad (sur Soul Plan) et Losso Keita (sur le puissant Maputo) s’invitent aussi sur ce nouvel album. Que peux-tu nous dévoiler à ce propos ? Karishma, ton épouse, est aussi présente sur le morceau Endlessly qui clôt l’opus.
Le featuring avec Marcus et celui avec Losso sont étroitement liés. Je suis passé plusieurs fois chez Marcus en Ariège où il vivait pendant quelques temps. Nous partageons beaucoup en commun, nous regardons dans la même direction. Une certaine curiosité spirituelle nous anime. Je suis admiratif de son travail et me reconnait dans son cheminement individuel, c'est pourquoi il était evident de travailler avec lui pour Temple Road. Chez lui j'ai rencontré Jasper, l'un des musiciens du groupe Yélé dont Losso Keita est le chanteur. La connexion s'est faite comme ça. J'ai d'abord contacté Losso pour lui faire enregistrer du N'goni sur mon titre Cheer Up, et j'ai vite réalisé que de ne pas lui proposer un couplet sur l'album serait une grosse erreur. Voila comment est née notre collaboration sur le titre Maputo, morceau ayant pris vie au Mozambique, bien loin du Burkina Faso d'où est originaire Losso Keita !
Karishma est mon épouse, nous partageons évidemment beaucoup de choses et notamment le goût des voyages et de la musique. Nous avons beaucoup chanté et écrit ensemble ces dernières années. Endlessly est un morceau né à l'autre bout du monde, sur une plage de la petite île d'Espiritu Santo au Vanuatu.



Comment travailles-tu l’organisation de l’album, les variations de vibes et de musicalité ? Par exemple Born Wild son instrumentale, ses paroles qui contraste avec On The Lookout.
Tout se fait de façon spontanée. Nous explorons la musique que nous aimons sans se donner de limite, Fatbabs me propose en général un minimum de 50/60 prods par album, je fais également le tour de mes enregistrements au telephone qui sont pour la plupart des guitares/voix. Le guide ultime pour faire le tri sont mes goûts musicaux, ce qui laisse un large éventail de possibilités. Nous avons travaillé 25/30 morceaux pour en retenir finalement 17. L'organisation finale des morceaux est un peu comme un tetris, même si nous savons assez tôt lequel est l'intro et l'outro de l'album, l'ordre du tracklist nécessite toujours plusieurs semaines d'écoute et de réflexion.

Tu nous as déjà confié à quel point l’Inde a une grande importance pour toi. Ce pays aura marqué un tournant dans ta vie et carrière. Il est aussi très présent sur l’album, notamment sur Sunrise of India et aussi pas mal de clips.
Sunrise of India est mon expression de la sérénité, écrit dans mon jardin en quelques minutes un matin ordinaire au bord de la jungle. On peut y entendre la voix joueuse de Karishma, enregistrée sans qu'elle le sache alors que pour la première fois je lui mettais le casque sur les oreilles pour qu'elle entende sa voix dans un micro. Je suis venu en Inde avec une vision très occidentale du monde, basée sur la vision dualiste chrétienne du bien et du mal, que le reggae diffuse lui aussi via Rastafari, puisant dans Bible. Je pensais donc être chargé d'une mission: faire le bien, dire le bien, et ne jamais m'arrêter. L'Inde a envoyé tout ça voler en éclats. J'ai compris avec quel extrémisme je vivais ma vie, et que le bien et le mal ne sont que des illusions absolument subjectives, ou en tout cas ne sont pas deux ennemis opposés telque je le pensais. A moins de se connaître soi-même, ce qui n'est pas une mince affaire, notre capacité d'action est limitée à une errance perpétuelle entre désir et frustration, mémoire et imagination. Reconnaître ce processus dont nous sommes esclaves est un pas vers la veritable liberté, et donc être un rebelle n'est pas tant s'indigner de la loi des hommes, mais plonger au fond de soi-même et regarder son ignorance dans les yeux. L'Inde est pour moi cette puissance au-delà du temps et de l'espace qui a brisé le mur de mes certitudes et ouvert en moi des axes nouveaux de comprehension de l'existence. J'ai une reconnaissance infinie envers ce pays où les opposés se rencontrent.

Peux tu nous raconter cette rencontre avec un Cobra que l’on perçoit dans le making of video du morceau Sunrise of India ?
Je vis entre la jungle et la mer, les animaux que nous voyons au quotidien sont merveilleux. Le cobra est l'un d'entre eux. La maison que nous habitons est une maison de style porto-goannaise avec un toit en tuiles, elle ne ferme pas complètement et il n'est pas rare de se réveiller et d'apercevoir un serpent de 2 mètres sur les poutres au-dessus de nos têtes. Ils viennent en général chasser les souris qui se cachent dans le toit. En ce qui concerne cette vidéo de Cobra filmée par mon épouse Karishma et sa sœur Ashima, ce qui la rend exceptionnelle est que le cobra tente d'attaquer son reflet dans la vitre (du moins c'est ce qu'on espère). C'est effrayant ! Cela dit, nous avons vu de près tous types de serpents dans notre cuisine et il semble que ces animaux sont loin d'être agressifs quand il ne se sentent pas menacés. Nous craignons davantage les léopards, mais les voir reste une veritable bénédiction. Vivre dans un lieu rempli de vie sauvage est puissant et inspirant.

Depuis ton dernier album on t’a beaucoup retrouvé en formation acoustique et un EP Acoustic est sorti. Pourquoi cette « nouvelle approche » ?
Cette approche acoustique m'est chère depuis longtemps mais se nourrit beaucoup de ma vie à Goa, notamment pendant la pandémie. La grande proximité de quantités de musiciens couplée à une distance toute nouvelle avec mon public m'ont donné envie de combler les manques et de partager davantage, en simplicité. C'était aussi une bonne façon de faire vivre les titres de Temple Road déjà parus avant la sortie de l'album complet.

Tu es quelqu’un qui nous rappelle souvent l’importance d’être reconnaissant envers la vie et chaque moment. C’est ce que ton titre Joy nous évoque. Quelle est l’histoire derrière la création de ce titre et que représente-t-il pour toi ?
Les accords viennent de mon clavieriste Julian Mauvieux. Il me semble que ce morceau est né d'un jam en loges lors d'un festival quelque part en France. L'idée de la chorale m'est venue au Mozambique, encore une histoire de backstage ! Lors d'un jam après le concert à Maputo avec des musiciens locaux, Julian, Fatbabs et mon guitariste Quentin Dupont, j'ai commencé à chanter Joy et immédiatement les mozambiquais m'ont repris en chœurs. C'était puissant, l'idée m'est restée. J'ai ensuite écrit le reste du morceau en vue d'une collaboration avec une chorale. En termes de production j'ai voulu quelque chose d'évolutif, conçu pour que tout converge vers une explosion finale, ce fut le challenge de Fatbabs qu'il a relevé avec brio ! La plus belle et la plus puissante des prières est celle qui naît spontanément au fond du coeur. Celle qui n'est teintée ni de peur ni de de doute. La joie de l'instant est le grand vaisseau de l'amour.



Tu t’es récemment confié publiquement sur le combat que tu mènes depuis plusieurs mois. Peut-on dire que la création de cet album a réussi à t’aider à faire face à l’adversité ? Comment parviens-tu, malgré ton combat contre la maladie, à renforcer et continuer à cultiver cette grande force intérieure dont tu fais preuve depuis toutes ces années ? 
L'album s'est vu être l'expression de tout ça, d'une façon diluée. Certaines emotions de détresse de ces dernières années sont à la base de certains morceaux tels que Cheer Up ou On The Lookout... La musique apporte du sens à ma vie et en cela elle m'aide à faire face. Je pense que la maladie en règle générale a pour effet de cultiver la force intérieure. C'est inconcevable pour moi de remettre en question ce que la vie a choisi de me faire vivre, je ne peux qu'accepter le chemin emprunté car c'est le seul, c'est mon chemin. Lorsqu’on est enfin capable de regarder les épreuves en face, on découvre en elles un infini pouvoir de transformation, d'alignement. Le fait de concevoir la mort comme une éventualité proche nous pousse à creuser notre compréhension de l'existence. Qui suis-je? C'est évidemment pas dans les livres ou sur internet qu'on trouve réponse à ces questions, regarder en soi et y déceler les processus qui nous limitent est infiniment puissant et libérateur. Cette tumeur cérébrale ne fait que remuer en moi une profonde gratitude, celle qui est là depuis le debut et qui ne me quittera jamais.

Par Propos recueillis par Aurore et LN
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