On connaissait le légendaire studio d’enregistrement de Lee Perry, situé au 5 Cardiff Crescent dans le quartier de Washington Gardens à Kingston, en Jamaïque — véritable laboratoire sonore où s’est inventée une autre manière de faire de la musique. Là, la crème des artistes reggae a œuvré tout au long des années 1970. Parmi eux : les frères Barrett, Sly & Robbie, les Gladiators, les Congos, Max Romeo, Augustus Pablo, Gregory Isaacs, les Heptones, Pablo Moses, Prince Jazzbo, Junior Byles ou encore Junior Murvin — et même Bob Marley, qui y enregistra à l’occasion.
L’époque du Black Ark a marqué l’histoire de la musique jamaïcaine d’une empreinte indélébile — au point de redéfinir durablement les contours du reggae et de donner naissance au dub.
Tout le monde a déjà vu des images devenues quasi mythiques de cette Arche Noire. Les plus emblématiques restent les clichés d’Adrian Boot (1977–1978), les photographies de Dennis Morris (1976–1978), ainsi que les images du studio en activité, visibles dans les documentaires Roots Rock Reggae (Jeremy Marre, 1977) et The Upsetter (Adam Bhala Lough et Ethan Higbee, 2008) — fragments d’un lieu devenu presque légendaire, à mi-chemin entre studio, sanctuaire et œuvre d’art totale.
Les Éditions Patrick Frey proposent aujourd’hui une transposition éditoriale ambitieuse de cet espace légendaire. Black Ark est un imposant ouvrage de 600 pages, numéroté, relié en toile, richement illustré de photographies couleur — un objet à la hauteur du mythe. Une véritable somme rassemblant travaux photographiques et écrits de Lee Scratch Perry, inventoriés dans le mythique studio Black Ark : véritable matrice du reggae et du dub.
Lee « Scratch » Perry (1936–2021), artiste musical et visuel, producteur et musicien jamaïcain, fut l’un des grands précurseurs du dub dans les années 1970. Figure majeure de la musique jamaïcaine, il a profondément façonné le son du reggae et orienté ses évolutions. Son influence dépasse largement ce cadre : elle irrigue de nombreux autres genres musicaux, mais aussi, de manière croissante, le champ de l’art contemporain où son œuvre commence à être reconnue pour elle-même, au-delà de la musique — comme en témoigne l’article « Lee Perry : son ascension dans le milieu de l’art contemporain ».
Le point de départ de l’ouvrage est un inventaire détaillé — réalisé au printemps 2021 — de photographies et d’écrits issus du studio Black Ark à Kingston, où Perry a produit sa musique dès 1973. C’est également dans ce lieu que son approche sonore a trouvé un prolongement visuel : peintures murales, dessins, assemblages de disques, d’instruments, d’objets trouvés, d’affiches, de coupures de presse, de livres. Un chaos organisé, en perpétuelle mutation.
Ces œuvres constituent de véritables strates visuelles, rhizomatiquement enchevêtrées avec le bâtiment lui-même, le mobilier et, plus profondément encore, avec l’histoire et la personnalité de Perry — comme si le studio tout entier était devenu une extension de son esprit.
Perry avait ainsi façonné un univers autonome, dense et éclectique — aujourd’hui minutieusement documenté dans cet ouvrage — avant sa disparition. Les locaux du studio ont depuis été vendus. La documentation photographique du Black Ark a été enrichie par des démarches visant à préserver les objets culturels de l’artiste, dans le cadre d’un projet impliquant plusieurs institutions, dont la Smithsonian Institution — preuve supplémentaire du statut patrimonial désormais accordé à son œuvre.
Le livre lui-même adopte une logique formelle en adéquation avec son sujet : il reflète le rythme et les effets de superposition propres au collage, tant dans son contenu que dans ses choix matériels. Perry a d’ailleurs été impliqué dès les premières étapes de sa conception. L’ouvrage entremêle médias et temporalités, juxtaposant photographies contemporaines du studio, images d’archives et photogrammes issus de documentaires — une construction à l’image de sa musique : fragmentée, libre, expérimentale.
L’idée de la « maison » y fonctionne à la fois comme hypothèse de travail et comme métaphore structurante. Elle constitue le point de départ et d’aboutissement de multiples fils thématiques, visuels et textuels : le Black Ark y est envisagé comme une « cour spirituelle » dans le contexte de la diaspora africaine, mais aussi à travers des perspectives archéomusicologiques — entre mémoire, rituel et expérimentation sonore.
Les contributions d’Ishion Hutchinson, Michael E. Veal, Kodwo Eshun, Veerle Poupeye, John Corbett et David Katz viennent enrichir cet ensemble. Leurs textes offrent un cadre critique et sensible à ce qui apparaît comme un panorama kaléidoscopique de l’œuvre de Perry — un univers où les frontières entre musique, art et spiritualité se dissolvent.
Depuis la disparition de Perry en 2021, son nom est de plus en plus associé à l’univers de l’art contemporain. Certaines de ses œuvres ont intégré les collections permanentes d’institutions majeures, et les expositions se multiplient ces dernières années, de l’Europe aux États-Unis. En 2023, l’une de ses œuvres — Money Tree (2007), réalisée avec l’artiste britannique Peter Harris — a été mise en vente chez Phillips, l’une des principales maisons de vente aux enchères au monde, pour un montant d’environ 3800 euros.
Tout porte à croire que Lee « Scratch » Perry est aujourd’hui en train de se faire une place durable sur le marché de l’art contemporain, au point que sa reconnaissance en tant qu’artiste visuel pourrait bientôt rivaliser avec celle acquise dans le domaine musical. L’intérêt croissant pour ses œuvres plastiques, conjugué à la publication de ce livre exigeant et somptueux, en constitue un signal particulièrement révélateur.
Black Ark, Lee “Scratch” Perry, Éditions Patrick Frey, 600 pages, 68 euros.
https://www.editionpatrickfrey.com/en/books/black-ark 











