À l’occasion de la sortie de The Art of Acceptance, Protoje se confie longuement sur la philosophie qui traverse son nouvel album, entre lâcher-prise, spiritualité et maturité artistique. De son énorme travail de production avec Winta James, ses collaborations avec Damian et Stephen Marley, Pressure Busspipe, Masicka, Shenseea et Jesse Royal, à son voyage en Éthiopie et sa vision du reggae aujourd’hui, l’artiste jamaïcain revient en profondeur sur un projet personnel et ambitieux, certainement l'un des meilleurs albums de l'année.
Reggae.fr : Nous tenons d'abord à te féliciter pour le succès de la nouvelle édition du Lost In Time Festival que tu as fondé en Jamaïque.
Protoje : Oui, c’était un super festival. On espère pouvoir le faire perdurer et attirer des gens en Jamaïque pour qu’ils puissent en profiter. On a tourné dans tellement de festivals à travers l’Europe et le monde qu’on a trouvé beaucoup d’inspiration. On a pris des éléments qu’on aimait partout où on est allée, pour construire quelque chose qui nous ressemble. Et cette année encore, ça a bien fonctionné, notamment avec les différentes scènes qui permettent de garder les spectateurs immergés.
"Le reggae, c’est la conscience musicale du monde occidental. C’est une voix contre l’oppression"
Et maintenant, tu sors The Art of Acceptance. Après avoir exploré le thème du temps pendant de nombreuses années dans tes albums et leurs titres, tu développes ici une nouvelle philosophie.
Oui. The Art of Acceptance parle des différentes étapes pour gérer les choses dans la vie. Il y a l’acceptation, le pardon… beaucoup de choses entrent en jeu. Accepter, ce n’est pas abandonner. C’est être honnête sur la manière dont les choses sont, sur ce qu’elles sont réellement, et sur ce que tu peux faire pour les améliorer, ou simplement accepter que quelque chose ne soit pas pour toi. C’est presque une discipline : comprendre qu’on ne peut pas contrôler chaque résultat ou chaque situation. Il faut savoir quelles batailles mener, où investir son énergie, et savoir quand passer à autre chose ou quand s’accrocher.
D’ailleurs, on peut dire que c’est précisemment le temps qui enseigne ça n’est-ce-pas ?
Oui, exactement.
Est-ce que ça a aussi quelque chose à voir avec la liberté ? Parce que j’imagine que lorsque c’est ton moteur créatif, ça peut aussi te libérer ?
Oui. La liberté ultime, c’est de se sentir libre intérieurement. Quand tu comprends que tu as fait de ton mieux, tu peux lâcher prise sur les inquiétudes et les soucis. C’est très libérateur.
Avec cet album, je me sens vraiment bien personnellement. Il a fait tout ce que j’avais besoin qu’il fasse pour moi. Peu importe la façon dont les gens le perçoivent. Bien sûr, on veut que les gens l’apprécient, mais je me sens tellement positif qu’aucune réaction négative ne peut changer ma perception de ce projet.
Et tu n’étais pas seul dans cette aventure, puisque Winta James a joué un rôle clé. Vous travaillez ensemble depuis longtemps. Votre relation musicale a-t-elle évolué ?
Oui, je pense. On n’avait pas travaillé ensemble sur un album complet depuis 2018. On a collaboré sur quelques morceaux entre-temps, mais chacun a aussi fait ses propres projets.
Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’il est devenu un maître dans son domaine. C’est un très grand producteur, compositeur et créatif. Notre relation a évolué, mais c’était aussi un retour à quelque chose de naturel. Tout s’est fait très facilement. Il a supervisé toute l’identité sonore de l’album, et il a fait un travail exceptionnel. Pour moi, c’est l’un des meilleurs producteurs reggae aujourd’hui.
Lors de notre dernière interview, me me souviens aussi que tu disais lire et écrire beaucoup. Est-ce que tu écris tous les jours ?
Non, plus du tout. Avant, j’écrivais tous les jours. C’était presque une discipline. Mais aujourd’hui, j’écris moins. J’ai l’impression d’avoir déjà passé énormément de temps à écrire, des milliers d’heures. Maintenant, j’écris surtout quand j’ai vraiment envie de m’exprimer.
Parfois la musique me pousse à écrire, parfois non. Mais je ne passe plus mes journées à écrire comme avant.
"J’espère que dans 20 ans, quelqu’un écoutera cet album et ressentira quelque chose de positif."
Tu viens de sortir le clip de « Ting Loud », featuring Masicka, dont certaines images ont été tournées en Ethiopie. Ce voyage a été important pour l’album je crois.
Tout d’abord, Masicka est un artiste dancehall incroyable. On a tourné une première partie du clip en Éthiopie, dans la ville, en tuk-tuk. Et on a tourné énormément d’autres vidéos là-bas : « Reference », « Low Cost », « Sword and Shield », « Something I Said », « 10 Times Around the Sun »… On a filmé dans le désert du Danakil, près du lac salé, à Lalibela dans les temples… Les images sont incroyables. Il y a beaucoup d’autres clips qui vont sortir après l’album. On a quasiment une vidéo pour chaque morceau. J’ai vraiment hâte que le public découvre tout ça.
Juste avant, c’est « Goddess » avec Shenseea que tu avais dévoilé. Tu peux nous en dire plus sur cette collaboration ?
Oui. C’était l’idée de Winta. Il avait le concept de la chanson et il pensait que Shenseea serait parfaite dessus. On avait déjà parlé de travailler ensemble, donc je lui ai dit que j’avais une chanson pour elle. Quand elle l’a entendue, elle a tout de suite accroché. Elle a dit : « C’est parfait pour moi ». Elle est venue au studio, on a travaillé ensemble, on a finalisé le morceau dans une très bonne ambiance. C’est une vraie professionnelle, très concentrée sur ce qu’elle fait. Et sur le tournage du clip aussi, elle a été incroyable. C’était vraiment super de travailler avec elle.
Tu as toujours mis les femmes en avant dans ton travail, que ce soit dans tes textes ou tes collaborations et le soutien que tu as apporté à de nombreuses chanteuses comme Lila Iké, Sevana, Jaz Elise. Est-ce quelque chose de consciemment dirigé en faveur du talent féminin ?
Il y a toujours eu beaucoup de femmes talentueuses dans le reggae qui n’ont pas forcément eu la visibilité qu’elles méritaient. Moi, je vois juste le talent. Peu importe que ce soit une femme ou un homme. Et j’aime entendre différents points de vue. Les hommes disent une chose, les femmes en apportent une autre, et tout cela se rejoint dans une forme d’unité. J’aime collaborer avec des artistes féminines, dans le reggae comme en dehors, comme Alicia Keys ou Jorja Smith.
Tu collabores aussi avec Damian Marley sur cet album, sur le morceau « At We Feet ». Qu’est-ce que ça représente pour toi ?
C’est un honneur, un privilège. C’était un objectif de toute une vie pour moi d’avoir une chanson avec lui, et de pouvoir la concrétiser sur mon album, avec une vraie vibe reggae, en travaillant avec lui en studio. C’est une source d’inspiration majeure pour moi depuis mes débuts. Il représente pour moi ce qu’est un artiste reggae au plus haut niveau. Cette chanson, son rythme, son énergie… c’est quelque chose de très fort.
Et le message aussi est très fort, quasiment social.
Oui, complètement. Tout est fort sur cet album : les musiciens, le producteur, les vidéastes, les photographes… tout le monde a fait un travail incroyable. Et « At We Feet » a vraiment tout pour devenir un hymne reggae.
Et pour le public français, que signifie le lyric « Mickle Make a Muckle » de Damian ?
Ça veut dire que les petites choses finissent par créer quelque chose de grand. Tu n’as pas besoin de tout accomplir d’un coup. Tu construis petit à petit. Tu poses des briques chaque jour, et au final, ça devient quelque chose de solide. Chaque petit effort compte.
Il y a un autre Marley sur l’album, Stephen Marley, sur la chanson « 1000 Lashes »
Oui. C’est un honneur aussi. Sur cette chanson, on parle à la fois de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, de l’histoire, et aussi du futur. Le futur, ce sont les enfants. On réfléchit au monde qu’on leur laisse, à la manière dont ils vont devoir évoluer dedans. Et en tant qu’adultes, on ne fait pas toujours du très bon travail… donc c’est aussi une forme de réflexion.
À propos de « Reference », quelle place occupe rastafari dans ta vie et dans ton travail ?
La philosophie est ce qui compte le plus pour moi. Je me concentre sur les paroles directes de Sa Majesté, pas sur les interprétations des gens. J’essaie de me connecter directement à ses enseignements. Le voyage en Éthiopie a été très spirituel : visiter les lieux, lire les textes, écouter les discours… Ça m’a vraiment reconnecté à ça. C’est une base importante pour mon inspiration et ma manière de voir le monde.
Le morceau « Big 45 » est déjà un anthem en live.
C’est ce que j’espérais. Ce morceau est né pendant une balance en Allemagne il y a environ deux ans. Le groupe a commencé à jouer, et j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose. Je suis monté dans ma chambre après, j’avais une mélodie en tête, et tout s’est construit à partir de là. Comme c’est né en live, je savais que ça fonctionnerait sur scène.
"Damian Marley est une source d’inspiration majeure pour moi depuis mes débuts."
Cet chanson est un hommage à la culture sound system en Jamaïque.
C’est quelque chose d’incroyable cette culture, surtout dans les années 80 et 90. En grandissant, je voyais ça partout. Ce n’était pas comme aujourd’hui avec des systèmes modernes. C’étaient de gros blocs de son, très puissants, très physiques. C’est quelque chose de très nostalgique aujourd’hui, parce que c’est moins présent qu’avant. Mais on essaie de faire revivre ça. Parfois, ça disparaît une génération, puis ça revient. On voit aujourd’hui de nouveaux sound systems apparaître. Et il y a aussi des lieux comme le Dub Club à Kingston, qui maintiennent cette culture vivante depuis des années.
Il y a deux morceaux que je trouve très cinématographiques sur l’album, notamment « Sword and Shield » et « The Locusts » ?
Oui. Je crois que The Locusts est ma chanson préférée de l’album. C’est aussi celle qui a lancé tout le projet. C’est le premier beat que Winta m’a envoyé, la première idée. Et la vidéo est incroyable, probablement ma préférée. Cette chanson représente vraiment le thème de l’album pour moi. C’est là que tout a commencé. Le travail de Pressure dessus est exceptionnel. Et les images sont très fortes, très cinématographiques.
Quel est ton meilleur souvenir pendant la création de cet album ?
C’est difficile, il y en a tellement. Enregistrer « Big 45 » au studio des Gorillaz, celui de Damon Albarn, au Royaume-Uni, c’était un moment fort. Revenir en studio et après les premières sessions se dire qu’on allait faire quelque chose de vraiment spécial… Travailler avec Damian Marley à Miami, enregistrer avec Stephen Marley… Il y a énormément de souvenirs liés à cet album, c’est difficile d’en choisir un seul.
Tu penses que la musique peut encore changer le monde ?
Oui, bien sûr. La musique a toujours eu ce pouvoir. Elle peut te faire te sentir mieux ou pire. Elle influence profondément les gens. Personnellement, j’espère que dans 20 ans, quelqu’un écoutera cet album et ressentira quelque chose de positif.
En tant que musicien, est-ce que tu as encore des rêves à accomplir ?
Je veux surtout continuer à m’améliorer en tant que musicien et producteur. Ce sont mes principaux objectifs aujourd’hui. Je ressens déjà énormément de gratitude par rapport à ce que j’ai accompli. Je suis très concentré sur cet album et sur le fait de transmettre cette énergie en concert.
Est-ce qu’il y a des artistes que tu écoutes en ce moment et que tu recommanderais ?
J’écoute beaucoup Chronixx, Lila Iké, Mortimer… Toute cette scène. Parmi les nouveaux artistes, j’aime beaucoup Runkus, Iotosh… Il y a beaucoup de talents en ce moment.
Comment définirais-tu le reggae aujourd’hui ?
Le reggae, c’est la conscience musicale du monde occidental. C’est une voix contre l’oppression, une musique spirituelle qui élève les gens. Mais c’est aussi une musique joyeuse, inclusive. C’est une musique très importante, surtout dans les périodes de conflit.
Un dernier mot pour ton public français ?
Merci pour votre soutien. On passe toujours beaucoup de temps en France pour jouer, et on est très reconnaissants pour ça. C’est toujours de l’amour.






