Une séance à Studio One avec Coxsone
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Une séance à Studio One avec Coxsone

Studio One a été le premier et le plus important studio de Jamaïque. Celui où la plupart des grands noms du reggae-sauf Gregory Isaacs et Jimmy Cliff- ont enregistré leur premiers succès dès les années 60 : Bob Marley, Peter Tosh, Bunny Wailer, Burning Spear, Lee "Scratch" Perry, etc... Le propriétaire des lieux, Sir Coxsone, a été le principal moteur du ska, du rock steady et du reggae. Producteur pittoresque et sans scrupules (une tradition jamaïcaine), réalisateur et ingénieur du son autodidacte il a toujours obtenu de ses artistes de co-signer (ou signer carrément) leurs morceaux et leurs arrangements, allant parfois jusqu'à s'approprier les bandes trop réussies de musiciens ayant loué son studio. Sa méthode donne des résultats artistiques fabuleux : engager les meilleurs musiciens de l'île, en ne leur payant que des cachets, mais en leur assurant du travail régulièrement pour qu'ils ne bronchent pas. Son âge d'or a commencé dans les années 50 avec une discothèque mobile et s'est prolongé jusqu'au début des années 80, quand il a ouvert un deuxième studio-magasin de disques à Brooklyn. Mais Studio One existe toujours au 13, Brentford road, Kingston, (rebaptisé Studio One Boulevard en avril 2004), et jusqu’à sa mort le 4 mai 2004 Coxsone y enregistrait encore, selon les procédés immuables qui ont fait son succès. Enormément de chefs-d'oeuvre du reggae sont sortis sur ses labels Studio One et Coxsone. Et au-de là de la technologie, voici la technique de production de Coxsone, telle qu'elle se répète depuis près de 40 ans, telle qu'elle a été copiée par tous les studios du pays, dans l'esprit comme dans la pratique : telle que je l'ai vécue en 1995. 45 Tours Arrivé un après-midi dans ce lieu mythique, à la lisière des mauvais quartiers -très dangereux- de Kingston, je sonne à la grille d'entrée qui donne sur le parking en terre battue. La boutique de disques dans la cour a l'air fermée. La bâtisse en parpaings est imposante, peinte en gris. Elle a l'air déserte, et seule une enseigne discrète "Music City" signale la présence d'une activité que j'imagine révolue. Un boiteux au visage difforme, monstrueux, passe par là, nous repère et fait demi-tour. Il a la clé et ouvre le portail. Buffalo Bill gare sa voiture sur l'aire rafraîchie par l'ombre d'un arbre fruitier inidentifié, et je pénètre dans l'antre, précédé par Quasimodo, qui semble avoir des difficultés pour parler, ses canines dépassant horriblement de sa bouche sans incisives. Studio One. Je vais enfin pouvoir acheter les disques qui manquent à ma collection, les perles des Skatalites, les albums de dub originaux, les 45 des Wailers, d'Ernest Ranglin... King Stitt Dans l'ombre à l'intérieur, surpris, je reconnais immédiatement Coxsone. Lui-même. Il est donc en Jamaïque ? Je l'interpelle. "Mister Coxsonee" ! Il me dévisage, méfiant. Qui est ce touriste qui fait intrusion dans son bureau, et qui le reconnaît ? La soixantaine, il est en sandales, pantalon gris et débardeur blanc crade. Politesses. Je lui offre le numéro spécial de Best sur le reggae que j'ai réalisé. Il y a sa photo dedans, et mes discographies regorgent de Studio One. Il est content. "Stitt, amène-le dans les stocks à l'étage !" Stitt ! Bien sûr ! Quasimodo, c'est le fameux King Stitt, le premier DJ couronné roi de la profession en Jamaïque à l'aube du ska, vers 1961 ! Le légendaire DJ du Sir Coxsone's Downbeat sound system, l'inventeur du rap en personne ! Il n'a pas DU TOUT de difficultés pour causer ! Il est toujours là, et il va me fourguer au moins cinquante albums, en vinyle bien sûr : le disque compact n'existe pratiquement pas en Jamaïque. Des trésors, mais je suis ruiné. C'est Coxsone lui-même, assis derrière son bureau, qui fait l'addition et qui encaisse. Stitt est son âme damnée, son homme à tout faire. Coxsone l'entretient. Il hante l'endroit depuis toujours et habite la maison d'à côté. Borgne, il louche, ses yeux s'ouvrent mal et sa vue est très mauvaise. Son strabisme l'oblige à regarder de biais. "Je suis né comme ça. Il faut que je vive avec", m'a-t-il confié six mois plus tard. L'audition Pendant l'emballage des disques (payés comptant), un entretien avec Coxsone (qui fait lui-même le gros paquet, savamment) m'apprend que le studio est toujours très actif. Je lui révèle à tout hasard que le branché reggae que je suis est en réalité un musicien, compositeur et chanteur. Et que j'aimerais beaucoup travailler avec lui, évidemment. Et lui tout de suite, reprend son réflexe d'audition : "On va voir ce que tu sais faire ! Tu as ta guitare ? Ici, chaque musicien doit avoir son instrument." Chance, Buffalo Bill est lui aussi guitariste et il a sa sèche dans le coffre. Coxsone me guide au fond d'un couloir encombré d'objets des années 60, de disques poussiéreux aux pochettes kitsch, de bandes magnétiques. Stitt et les personnes présentes suivent -ambiance famille- et nous arrivons dans une sorte de cuisine. Là, à côté de la porte des cagoinces, une porte donne dans une immense salle, haute de plafond, couverte de dessins d'instruments dans un style pochette de disque de jazz années 50. Un temple. Un orgue Hammond, un piano à queue usé -mais juste- des orgues partout, une contrebasse cassée dans un coin, des magnétophones antiques entassés contre le mur, toute la panoplie des instruments légendaires des années 60 sont là, intacts. En état. Studio One ! Deux types bricolent un ampli dans un coin. Ils portent des casquettes amerloques, me dévisagent. Le premier, c'est Pablo. Pablo Black. Légendaire musicien barbu, clavier, mais comme tout le monde ici, il joue de tous les instruments. Même chose pour Morgie, le batteur. Ils s'installent autour de moi. "Vas-y, chante ta meilleure chanson, on t'écoute" dit Coxsone, l'air impatient. Maladroitement, j'attaque une rythmique reggae. "Joue dans ton style, ne t'occupe pas du rythme, chante, man", me lance Pablo. Je chante "Bien plus érotique". Coxsone : "Morceau suivant." Ils ont droit à mon " Dollar Reggae". Il me coupe : "Morceau suivant". Je leur fais "Je Chante Sous La Douche". Coxsone : "OK, on enregistre demain. Le premier et le troisième morceau. Le deuxième a trop d'accords, ça va être trop compliqué. Viens vers onze heures." Et il quitte la pièce aussi sec ! Je n'en reviens pas. je sympathise avec les deux musiciens en casquette. "On te prêtera une guitare électrique". Premier Jet Le lendemain, je suis là, halluciné. Je vais enregistrer avec Coxsone à Studio One ! On ne me parle plus comme à un touriste. Ils ont apprécié mes morceaux, et le mot clé de la Jamaïque "respect" est entré dans les faits, je suis admis dans la famille temporairement mais sans réserves, l'ambiance est primordiale pour le feeling. Rappelons qu'ici, on dit bonjour en s'entrechoquant les poings et en prononçant la formule respect d'un air pénétré. Coxsone montre son nez. Lance quelques brefs ordres, et sort. Morgie et Pablo sont là. Il faut que je chante ma première chanson, comme hier, à la sèche. Directement, sans prévenir, tandis que je chante Morgie programme un rythme très simple sur une boîte reliée à un vieil ampli. Cinq minutes plus tard, c'est terminé : le rythme ne changera plus. L'arrangement est déjà conçu. J'écris la grille pour que Pablo la répète un peu sur son clavier, un vieux et petit synthé Yamaha bien réglé. Le temps qu'il assimile (deux minutes) et suggère de modifier un peu la structure -ce que j'accepte de bon gré- un gros ours rasta arrive. C'est Earl "Bagga" Walker, fameux bassiste et guitariste historique de Studio One et d'ailleurs. Il demande que je lui chante ma chanson. On lui joue, boîte, clavier et moi sur la Fender Stratocaster qui fait partie des meubles. Il branche sa vieille Fender Precision et avant même d'avoir entendu tout le morceau, il piaffe pour enregistrer. Il a trouvé l'idée. Les pistes de batterie ont été déjà enregistrées... à mon insu, là aussi dès le premier jet ! Capturer l'émotion A la console, dans la cabine, Coxsone n'est même pas présent, comme à son habitude. Il supervise et n'apparaît que de temps en temps, nous gratifiant de quelques commentaires techniques et de choix judicieux. Le reste du temps, il est dans son bureau à discuter avec ses vieux potes chefs d'entreprise. C'est son fils Courtney Dodd, "Coxsone Junior" qui est à la console. La table de mixage est réglée d'avance. Un réglage inamovible. Ecoutez les premiers Heptones de 1971 ou le Bobby Babylon de Freddie Mc Gregor (1980), le son est presque le même. Le son Studio One. Aujourd'hui, idem. Les énormes baffles en bois bricolés (un seul haut parleur colossal) datent des années 60. Tout est poussiéreux. Coxsone, homme simple, a même renaclé à acheter un D.A.T. par avarice et ne s'y est mis, bien obligé, que pour pouvoir livrer des copies des masters de ses chefs-d'oeuvre à Heartbeat, son (excellent) distributeur américain. Récemment, il a acquis pour son studio jamaïcain deux magnétophones à huit pistes numériques Adat, qu'il couple en seize pistes. La table de mixage est antédiluvienne. Mais quel son ! Et millésimé s'il vous plaît. les effets ? Une réverb formidable là où il faut. Mais c'est tout. Courtney et son père n'aiment pas les dubs bourrés d'effets, de trucages à la Lee Perry, King Tubby ou Bunny Lee qui ont préfiguré la house, la techno. Ici, c'est l'arrangement basse batterie, le rythme ou riddim, et les cuivres qui comptent. L'émotion, la voix, la composition, la musicalité, le talent pur. On fait de la maquette définitive. Le reste, c'est du superflu. Quand Bagga Walker commence à enregistrer, je n'arrive pas à croire qu'il refuse de lire la grille un peu compliquée où figurent les accords. Mais il enregistre tous les jours depuis vingt-cinq ans et il connaît son job : quand il réalise que les accords sont réellement nombreux, (contrairement à la pratique locale) il est ravi par ce défi et demande qu'on lui signale les changements d'accords au fur et à mesure qu'il enregistre ! Pablo s'en charge. Ainsi, la prise de basse terminée, il n'a entendu qu'une seule fois le morceau jusqu'à la fin : pendant la prise elle-même. Résultat, l'émotion et l'inspiration sont intactes. Feeling, concentration. En place, bien sûr. On enchaîne avec "Sous La Douche". Le tempo lent perçu et capté lors de ma première interprétation spontanée fait merveille. Si l'on m'avait écouté, on l'aurait accéléré. Mais ils avaient insisté pour "capturer l'émotion" en ricanant. La basse de Bagga est magique. On fait une rapide photo souvenir dans le célèbre studio pendant que Coxsone ("pas de photos") n'est pas là. Puis Bagga disparaît, non sans me montrer deux accords de guitare, une tradition en studio ici, où le savoir se transmet de manière orale entre deux séances. "C'est le grand Ernest Ranglin (lire Guitare Magazine spécial reggae, n°71 juillet août 1995), qui a longtemps été directeur musical ici, qui m'a montré ces accords" ajoute-t-il, bienveillant. Et le bassiste de Black Uhuru court à une autre affaire. L'île Soul Je ne suis pas dans le studio depuis un heure qu'on enregistre déjà les claviers. Quelle différence avec les gros studios numériques de Paris où on fait le son de batterie toute la matinée ! Où l'on se casse les oreilles et où l'on anesthésie le morceau par obsession de mise en place, de qualité technique. En 1989, j'avais enregistré à Kingston (LP et CD Bruno Blum, chez New Rose, Rose 201) avec Chris Meredith, bassiste de Ziggy Marley et ses musiciens, et j'avais déjà été frappé par la vitesse d'exécution professionnelle qui contraste avec l'ambiance bidonville générale. Méthode jazz : une prise. Mieux vaut être prêt, et en plus c'est économique."Quand une vibration est sur la bande, si tu l'effaces, elle n'est plus là" me dit un jour Wayne "Niko" Hinds lors d'une autre séance. "Il y a une mystique naturelle qui souffle à travers l'air", chantait Bob Marley dans Natural Mystic. "Si tu écoutes avec attention, tu l'entendras". L'île soul. L'île musicale. Pablo torche les claviers d'Exotique Erotique en une seule prise impeccable. Le son, équilibré, fruit donc d'une tradition artisanale maison, est fabuleux. Le son Studio One. Inimitable. Le morceau respire, la vibration est présente. Le groove. Le secret de la Jamaïque, le feeling mystérieux, impalpable, est là, sur ma chanson. Je ressens une plénitude inconnue. Pablo exécute sa partie de clavier, là aussi en une prise, sur La Douche. Le très bon micro Neuman pour le chant m'attend déjà, face à la vitre de la cabine, à sa place, d'où il n'a pas bougé depuis deux générations. Il sert aussi pour les cuivres. Il n'y a qu'un micro, bon à tout faire quand il est bien placé. Je chante moi aussi en une prise. Morgie et Pablo m'encouragent à chanter de façon douce, à la "Gregory Isaacs. C'est ton style". Pablo me dirige, fait des signes, plus doux, plus fort là. Ils refusent même de refaire une deuxième prise malgré un passage pas très juste. "Il faut garder cette émotion, c'est bon comme ça, it's no problem". En écoutant ma prise de voix, je me rends compte que Courtney est déjà en train de mixer. J'ai toutes les peines du monde à lui faire effacer un raclement de gorge sur une intro et quelques refrains de trop sur l'ad lib final. Il a peur d'effacer un bout de cette fameuse première prise si précieuse. Pas de drop pour la voix, mon gars. Parlons Affaires Coxsone vient écouter. Il est satisfait. Il faut parler affaires maintenant, et signer un contrat. Il veut tout. Le management à vie, les éditions, signer les morceaux, la production, la propriété et le contrôle des titres, sinon, il efface ma voix et ne me donne pas de cassette ! La famille est là, et observe comment le Blanc va faire face au patron inflexible. Je précise : "Je ne peux pas te donner les éditions : je suis déjà sous contrat, ce serait malhonnête !" Il se gratte la tête mais insiste quand même. De plus, j'ai écrit un des deux titres avec Véronique Duvelle à Paris. Il obtient de moi qu'elle accepte au téléphone (je paye la communication avec Ivry Sur Seine !) que je signe le contrat d'éditions en son nom ! Ce qui rendra le contrat nul. Après des heures de palabres, je promets de signer les photocopies que Stitt a été faire à condition que Coxsone ajoute des cuivres. Et après ça, je signerai le contrat léonin."Ce type c'est le frère de Chris Blackwell !" dit-il en riant devant ma résistance. Mais finalement "toi et moi, Noir et Blanc, on va travailler ensemble." Et de me serrer la main. Rendez-vous le lendemain matin à onze heures. En arrivant ce jour là, je n'ai pas cru mes yeux en reconnaissant le vieux "Dizzy" Johnny Moore, trompettiste rasta virtuose, le fondateur des Skatalites, le prof de musique de tous les pros de l'île, qui m'attendait. "Je n'ai pas pû trouver de saxophoniste à temps" s'excuse Coxsone. " 'Faudra faire avec Dizzy Johnny". Connaissant son style jazz, je lui demande d'improviser autour de ma voix pour meubler. Ravi, il s'exécute après avoir longuement répété sur la bande, campé devant le Neuman, un casque entortillé dans ses dreadlocks. Il improvise longuement et magnifiquement sur la fin (les refrains où j'ai effacé la voix !) avec sa trompette bouchée. Le mix final, très propre, sera vite expédié. "Trop fouillis, la trompette", m'a-t-on dit dans une maison de disques parisienne bien connue. "Coxsone ? C'est qui, ça ?" dans une autre. paru dans Home Studio n°37, supplément à Keyboards Magazine n°92 d'octobre 1995, avec l’aimable autorisation de Doc Reggae.
Par Bruno BLUM.
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