Isiah Shaka - Interview Rebel Lion
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Isiah Shaka - Interview Rebel Lion

Le chanteur Montpéllierain Isiah Shaka a sorti un très bon album il y a quelques semaines. Intitulé Rebel Lion, il est à découvrir partout : https://distrokid.com/hyperfollow/isiahshaka/rebel-lion. L'occasion était également toute trouvée pour nous entretenir avec un artiste conscient et doué.

Reggae.fr : À l'heure où nous nous entretenons ensemble, tu viens de sortir le clip du morceau Que me reste-til ? qui est un morceau hommage à tous ceux partis trop tôt, un signe du destin alors qu'un grand acteur du reggae en France – Naâman – vient de quitter ce monde. Je me permets de te demander ce que cette disparition a fait surgir en toi et ce qui t'a personnellement inspiré ce morceau ?
Isiah Shaka : Je pense qu'on a tendance à oublier qu'on est juste de passage sur Terre. Ça nous rappelle que le temps nous est compté, on naît poussière et on redevient poussière d'étoiles.  L'important est l'héritage, la trace qu'on laisse aux vivants, dans le cœur et les mémoires. J’ai été confronté à la mort très jeune. Il y a la tristesse, bien sûr, mais il reste les souvenirs, les sourires, laissés derrière comme un présent pour nous rappeler de chérir chaque instant. La résilience. Se tenir debout est continuer d’avancer…   Naâman était un être solaire et généreux, un vrai guerrier de la lumière ! J'ai eu l'occasion de le produire sur Montpellier 2 fois à ses débuts, et c'était à chaque fois une magnifique célébration de la vie ! Qu'il repose en paix. Ce morceau me tenait à cœur, il parle de la séparation, du départ et souligne que, malgré ce qui nous sépare, l'amour peut le réparer. Jah Love !



Peux-tu nous dire ce que représente le titre Rebel Lion et pourquoi tu l'as choisi pour nommer l'album ?
Le titre de mon premier album, Jahspora, était dans la même veine. Cette fois, je voulais retranscrire mon ressenti, ce besoin de faire face, de résister, de se relever, de s'élever à travers la lutte. C'est un combat, un cri d'espoir et c'est le fil rouge de l'album. C'est un constat global, de l'Afrique aux Caraïbes en passant par la Palestine : une soif de justice, de libération, et c'est pour moi le sens du message. Doubou’t ! Le titre commence par un boulagèl, un chant accapella des neg mawons, en mémoire aux ancêtres méritants, guerriers rebelles dont je suis descendant.   

Tu as pas mal tardé à sortir ce projet. Ton précédent album date de 2012 ! Explique-nous pourquoi tout ce temps.
Déjà parce que je ne fais pas que de la musique. Je suis éducateur spécialisé auprès du public migrant, ce qui me prend beaucoup d’énergie. Je suis soucieux d’aider au mieux mes petits frères qui arrivent sur le territoire français. Vivre uniquement de la musique n’est pas donné à tout le monde… J’ai des responsabilités, je prends soin de ma famille et c’est ma priorité. Être un bon père m'importe plus que le reste. Et puis je suis en indé, je suis un artisan, j'ai fui l'industrie et sa plantation… Donc, en autoproduction, sortir un album est un long processus, surtout quand c’est de la musique live, ça prend du temps, car c'est tes fonds propres, même si c'est à travers ma structure Soulfire Music.
À la base, Rebel Lion devait sortir bien avant. Tu remarqueras que les singles sont dispatchés dans le temps. Mais je me suis associé avec des personnes qui m’ont fait perdre plus de temps qu'autre chose ! Après, un album n'est pas une fin en soi, je ne cours pas après la gloire et le succès, je viens témoigner, j’essaie d’apporter ma pierre à l’édifice, de le faire bien en respectant cette musique.  C'est mon 2? projet personnel, mais le quatrième en collectif (Digital Cut, Gospelize It).  J'ai toujours continué à chanter en live, en sound, à produire, à tourner un peu partout dans le monde (Niger, Burkina, Sénégal, Brésil, Éthiopie…), à participer à différentes compilations, à des projets, à organiser des évènements culturels… Les vibrations sont là, vivantes, en mouvement, pas forcément toujours figées sur un disque.

Comment as-tu travaillé en termes de production ?
En termes de production, c’est une histoire de famille. J’ai commencé par maquetter mes chansons, seul, ou en duo avec mon frère Orphée, ma sœur Flora ou encore sur une track avec le poto Pilou, aka Black gypsy. Guitare-voix, piano-voix, riddim, a cappella… j’ai beaucoup de matières et de morceaux préenregistrés qu’on a peaufinés, même si j’en ai laissé derrière.  Après, je savais ce que je voulais, j’ai fait la D. À des titres, pour le son, je souhaitais un son organique, live, chaud et rond.   Donc, lorsque l’opportunité s’est présentée, j’ai booké en studio les musiciensavec qui je souhaitais travailler, à savoir mes tontons, pionniers du reggae en France, les grands frères Richacha Balengola « Mr groove » (The Wailers, Alpha Blondy…), et Junior Bass (Neg marron, Vince Gordon…), qui ont fait la basse-batterie sur la majorité des titres. En additional pour les guitares, les frangins Ibis Laurence (Anthony B…), et Ilon Ba the « senegal guitar hero » (Baba Maal…). Ma sœur Flora pour les claviers, avec qui j’ai aussi travaillé sur les arrangements des chœurs et des cuivres lors de nouvelles sessions recording. Orphée (Manjul, Julian Marley, etc.), qui a aussi signé plusieurs productions reggae hip-hop, a réalisé le mixage et le mastering du projet.

Il y a aussi pas mal de collaborations vocales sur l'album : Flora Sicot, Banlieuz’art, Cedric Myton, Echo Minott et Soweto Mass Choir. Peux-tu nous raconter toutes ces rencontres et les choix de ces featurings ?
Flora Sicot, c’est ma sœur, donc pour la rencontre, ça remonte à loin… C'est son premier fan. C’est une pure chanteuse gospel/soul et pianiste ; elle joue notamment pour Yanis Odua avec le Artikal band. On voulait faire ce titre nu roots ensemble pour rendre grâce au plus haut dans l’esprit God-spell qu’on a pratiqué tous les deux dans la même chorale.

Banlieuz’art, c'est un groupe phare de la scène reggae dancehall guinéenne. Un duo talentueux et charismatique. On a des amis en commun, le link s’est fait naturellement. Ça comptait pour moi d’avoir sur l’album des dignes représentants du reggae africain.  Le titre Take position est le prolongement d’une réflexion de M. Luther King : « Il arrive un moment où quelqu'un doit prendre une position qui n’est ni sure, ni politique, ni populaire, mais il doit la prendre car la conscience lui dit que c'est juste. »

Cedric Myton et Echo Minott, c'est les foundations yardies, The Congos, Fisherman…, des légendes vivantes du reggae jamaïcain, donc c’est pour moi un honneur de les avoir sur cet album. C’est une façon de rendre hommage à cette musique et à ses acteurs qui nous ont tant inspirés et fait vibrer. Cedric Myton descendait souvent sur Montpellier et travaillait avec des amis dans un studio à côté, tout comme Echo Minott, donc la connexion était là. Je leur ai proposé à chacun un morceau assez atypique : Dub Inna City, un stepper en hommage aux sound systems pour Cedric, et Wanted, un reggae hip-hop qui parle du regard que Babylon pose sur nous pour Echo.

Soweto Mass Choir, c'est la famille. Un chœur de voix extraordinaires d’Afrique du Sud, issus d’une ville symbole de la lutte contre l’apartheid. Ils viennent souvent en tournée dans le sud de la France et j’ai hébergé plusieurs membres à la maison.  C’est les racines gospel et africaines. À l’image du negro spiritual aux États-Unis, chanter l’amour et la vie, quand tu subis l’injustice et la ségrégation, relève d’une force incroyable : la foi. Soweto, c'est le township de Winnie et Nelson Mandela. Ça a donné naissance au titre Mandela : un constat sur l’état du monde et le besoin de décoloniser les esprits.

Est-ce que tu écris tous les jours ? Ou tu as besoin d'un riddim pour t'inspirer ?
Je chante tous les jours !  Je suis de l’école du gospel et des sound systems, élevé au freestyle, j’ai l’inspiration facile. Si tu viens en sound, tu m’entendras chanter des inédits, des chansons spontanées en freestyle qui ne vivent souvent que le temps d’une soirée. Après, je peux écrire avec ou sans riddim à partir de notes, de réflexions. J’aime faire les deux. Mais la mélodie s’imposera toujours très rapidement. C’est le chant de l’âme, la connexion à la vie, le souffle de Jah. Il s’agit de rester à l’écoute. Elle donne les accords, le ton, l’intention, l’émotion, et même les mots. Le fond et la forme sont liés. La mélodie sublime les mots et la puissance des mots sublime la mélodie. Words, sound and power.
Quel est ton meilleur souvenir du processus de création et d'enregistrement de l'album ?Forcément, c'est des moments de joie, de partage, de création… Que ce soit en studio ou en live, c’est des bénédictions ! L’un de mes meilleurs souvenirs est la soirée passée à chanter avec Earl Chinna Smith et sa guitare dans son yard en Jamaïque. C’était magique ! J’ai aussi en mémoire la discussion avec Buju Banton sur la plage de Bull Bay au lever du jour. On parlait de rébellion universelle. Et puis d’un coup parut un magnifique arc-en-ciel ! Jah bless.
Et le pire / une anecdote rigolote ?
J’ai eu un accident de moto en Jamaïque, on était en train de clipper et j’ai été renversé par une voiture… J'ai embrassé le bitume qui m’a bien caressé tout le bras droit ! Les grands frères rastas m’ont ramené à la source d’eau chaude pour me nettoyer les plaies avec le soufre, me masser. Ça m’a bien soigné, mais la blessure était encore apparente. Du coup, dès que je rencontrais des rude boys, ils me disaient « yuh biker ! » « You a real Jamaican now ! ! ! ! » C'était loin d’être ma première blessure à moto… On en rigolait ! Quelques jours plus tard, un ami de Popcaan s’est tué sur la même route.




Quelles sont tes principales influences ?

J’ai grandi, bien sûr, avec Bob Marley, Peter ToshBurning Spear, Lucky Dube… les foundations ! Mais aussi avec du hip-hop (The Roots, Outkast, Busta Rhymes…), de la musique afro-caraïbienne (Meiway, Koffi, Kassav…), de la soul (Curtis Mayfield, Donny Hattaway…) et de la nu-soul (D'Angelo, Erykah Badu…). J’écoute vraiment de tout, la musique pour moi n’a pas de frontière. Du jazz au kompa en passant par l’afro beats, de Fela Kuti à Burna Boy… Je me nourris de toutes ces influences.En reggae, ce sont les chanteurs à voix, les Christians Souljah, Garnett Silk, Beres Hammond, Luciano, Morgan Heritage, et puis Buju Banton, Sizzla, Bounty Killa, les fils Marley… J’aime vraiment la reggae music, le roots de Studio One, comme celui des îles Vierges (Midnite, Dezarie…). Le nu roots (Chronixx, Pressure, Mortimer, Samory I…), le dancehall des années 1990 (Shabba, Capleton, Mad Cobra…), ou plus actuel (Agent Sasco, Popcaan,…). Depuis que je suis tombé dedans, je sais que cette vibe me suivra éternellement. Le message rasta a changé ma vie.      

Penses-tu qu'il faut souffrir pour faire de la bonne musique ?
Je pense qu’il est nécessaire de mettre ses souffrances dans sa musique. Si tu veux toucher l’autre au plus profond de son être, livre-toi en toute humilité et humanité. Après, est-ce que la souffrance est nécessaire pour la créativité musicale ? À mon sens, non. La musique peut naitre de diverses expériences, la joie, l’amour, la colère… Sa beauté réside surtout dans son émotion et son authenticité. La souffrance y participe, elle permet de donner de la profondeur. Quand Cesaria Evora chante, tu ressens son vécu, comme Billie Holliday ou Tupac Shakur. Les plus belles chansons d’amour sont parfois les plus tristes. Même l’accouchement d’un enfant se fait dans la douleur. La souffrance du peuple noir a accouché du gospel, du blues, du rap, de la soul, du reggae… Il s’agit surtout d’être sincère.

As-tu quelques concerts à venir ?
J’organise pas mal d’événements où je me produis autour de Montpellier : le 1?? mars, le 5 avril, pour les soirées découvertes de notre festival Mama Africa qui aura lieu les 6, 7, 8 juin. Et en soundsystem, j’organise avec Jah Work Promotion les « Zion Sessions » le 19 avril, 3 mai, 5 et 19 juillet, 9 et 23 août, 6 sept. Toutes les infos sont sur mon FB Isiahshakaofficiel ou mon Insta Isiahshaka.

Un dernier mot pour les lecteurs de Reggae.fr ?
Restez connectés aux bonnes fréquences, intérieures comme extérieures, restez curieux, assoiffés, inspirés et soyez inspirants ! À tous les Rebel Lions, rise & shine !  Il y a dans nos âmes assez de lumière pour briser l’obscurité !
One love. Rastafari

Par Propos recueillis par LN
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